L’apprentissage de la lecture dans le diocèse de Boulogne-sur-Mer au XVIIIe siècle

titreCatéchismeBoulogne

 

 

Une situation apparemment dans la norme

Une visite aux Archives départementales du Pas-de-Calais en décembre 2014 a permis de découvrir les aspects singuliers de l’apprentissage de la lecture dans l’ancien diocèse de Boulogne au XVIIIe siècle, dont le maillage scolaire paroissial était particulièrement serré1Sur ce diocèse après l’épiscopat de Mgr de Langle, cf. Eugène Van Drival, Histoire des évêques de Boulogne, Boulogne-sur-Mer, Berger frères, 1852, et Arlette Playoust-Chaussis, La vie religieuse dans le diocèse de Boulogne au XVIIIe siècle (1725-1790), Arras, Commission départementale des monuments historiques du Pas-de-Calais, Lille, Publications du Centre régional d’études historiques de l’université de Lille-III, 1976.. De prime abord, les maîtres d’école en activité dans ce territoire se rapprochent du modèle du régent-chantre omniprésent dans une large France centrale et septentrionale2Cf. Ernest Deseille, “Les magisters ou clercs-lais dans l’ancien diocèse de Boulogne”, Bulletin de la Société académique de l’arrondissement de Boulogne-sur-Mer, III/2, 1884, p. 346-365, et Philippe Moulis, “Le système éducatif dans le nord de la France aux XVIIe et  XVIIIe siècles”, Bulletin historique du Haut-Pays, n° 77, 2011, p. 89-111.. En plus des obligations scolaires et de la responsabilité du catéchisme, les statuts synodaux de 1746 prévoient ainsi que

Dans les Endroits où la chose est d’usage pour eux, ils [les régents] seront toûjours revêtûs de Surplis aux Offices, qu’ils chanteront posément, modestement, & d’une manière capable d’exciter la dévotion du Peuple3Statuts synodaux du diocèse de Boulogne, Boulogne, Chez P. Battut, 1746, p. 37 article 8..

Ces mêmes statuts régissent classiquement les fonctions enseignantes des régents :

Tous ceux qui se présenteront pour cet employ, ne seront pas admis, s’ils ne sont reconnus être d’une bonne conduite. Ils sçauront leur chant & les principales Rubriques & Cérémonies de l’Eglise ; ils seront capables d’apprendre aux Enfans à lire & à écrire, de leur enseigner les élémens de la Doctrine Chrêtienne par des Catéchismes familiers, & de leur montrer même le chant, & les prémiéres regles d’Arithmétique4Statuts synodaux…, op. cit., p. 36..

Ainsi, rien ne semble distinguer le régent boulonnais de ses confrères normands, picards ou champenois : chantre à l’église pour les offices paroissiaux comme pour les services fondés, maître d’école auprès des enfants, et premier serviteur du curé avec qui, si l’on en croit les mémoires adressés à l’évêque préalablement à une visite pastorale, il s’entendait souvent bien.

De quelques particularités

Un premier trait original par rapport à d’autres diocèses réside dans la mixité qui régnait dans la plupart des écoles paroissiales, et ce même si les statuts synodaux excluait en principe cette situation5Statuts synodaux…, op. cit., p. 35.. Si la ségrégation des garçons et des filles était loin d’être systématique dans la France d’Ancien Régime, elle était franchement exceptionnelle dans les campagnes boulonnaises, et ce malgré l’administration épiscopale rigoureuse de Mgr Pierre de Langle (ép. 1698-1724), l’un des prélat signataires de l’Appel en 17176Célestin Landrin, Un prélat gallican, Pierre de Langle, évêque de Boulogne, 1644-1724, Calais, Imprimerie de J. Peumery, 1905.. Bien que certains maîtres ou curés prenaient le soin de faire asseoir garçons et filles sur des bancs distincts, de les séparer en deux côtés de la classe ou encore d’organiser l’enseignement selon des horaires différenciés, les écoles du diocèse de Boulogne-sur-Mer ne pouvaient, pour cette raison, être ramenées à l’antique tradition des scholae pour clergeons.

Le support rendu obligatoire pour l’apprentissage de la lecture intrigue plus fortement. Alors que le latin demeurait de règle dans les petites écoles paroissiales et que seuls les maîtres congréganistes – les Frères des écoles chrétiennes notamment – privilégiaient la lecture en français, les statuts synodaux de 1746 stipulent que “[les régents] feront du Catéchisme le premier Livre de lecture pour les Enfans qui auront quitté l’Alphabet7Statuts synodaux…, op. cit., p. 39.”. N’ayant pas encore fait l’objet d’une étude8En revanche, les catéchismes du diocèse voisin d’Arras ont été abordés par Alexandra Fruchart, “Les valeurs dans les catéchismes diocésaines d’Arras du XVIIIe siècle”, Transmettre les valeurs morales. Des réformes religieuses du XVIe siècle aux années 1960 (France et Belgique), Paris, Riveneuve Éditions, 2013, p. 89-114., cet ouvrage in-12 fut publié à plusieurs reprises et, comme de rigueur pour les brochures de petit format d’un usage intensif, n’a été que très peu conservé en bibliothèques. Voulue par Mgr Henriau (ép. 1724-1738), sa première publication remonte à 17269Catéchisme du diocèse de Boulogne, Boulogne, Chez Pierre Battut, 1726. avant une deuxième édition en 1730, toujours chez Battut10Un tirage datant de 1755 est également conservé dans le fonds ancien de la Bibliothèque municipale de Grenoble., et une nouvelle version en 1789, chez Dolet, sous Mgr de Pressy (ép. 1742-1789). Étonnamment, celle-ci bénéficia d’éditions ultérieures en 1820 et 184211Catéchisme de feu Monseigneur Fs.-Jh. de Partz de Pressy, à l’usage du diocèse de Boulogne, [Boulogne], Chez Le Roy-Berger, 1820, <https://books.google.fr/books?id=nQIwNtW-2wIC> (consultation le 17 novembre 2015) ; Catéchisme abrégé du diocèse de Boulogne, par M. de Pressy, Boulogne, Le Roy-Mabille, 1842., alors que le diocèse de Boulogne n’existait plus. Cette pérennité inattendue atteste l’implantation durable de ce catéchisme et des pratiques qu’il suscitait.

Le catéchisme de Boulogne n’est pas sans rappeler d’autres publiés à la même époque. Ainsi, en 1727, Mgr de Saulx-Tavanes donna pour son diocèse de Châlons-sur-Marne un catéchisme qui, en dépit d’un volume bien plus important que celui de l’évêque de Boulogne, en partage plusieurs caractéristiques12Catechisme du diocese de Chaalons, avec les Prières du Matin & du Soir, Châlons, Chez Seneuze, [1727], <https://books.google.fr/books?id=q3pEz-GhqhwC&pg> (consultation le 16 novembre 2015).. Or, le livre de Saulx-Tavanes procède lui-même d’une lignée plus ancienne, commencée par le catéchisme de Mgr Vialart13L’Escole chrestienne, Châlons, Chez H. & I. Seneuze, 1660, <https://books.google.com/books?id=YCKwVklpRZkC> (consultation le 16 novembre 2015). auquel fut adjoint un abrégé voulu par son successeur, Mgr de Noailles14Petit catéchisme imprimé par ordre de Monseigneur Louis Ant. de Noailles pour être enseigné seul dans son diocèse, Châlons, Chez Jacques Seneuze, 1682. ; par ailleurs, le catéchisme de Châlons de 1727 reprend littéralement le texte du célèbre catéchisme de Bossuet15Catechisme du diocese de Meaux, Paris, Chez Sébastien Mabre-Cramoisy, 1687, <https://books.google.com/books?id=hK9DAAAAcAAJ> (consultation le 16 novembre 2015).. Le catéchisme du diocèse Boulogne s’apparente ainsi à un fruit tardif de la dynamique pastorale du Grand Siècle.

Très majoritairement rédigé en français, cette brochure prévoit une double version (français ou latin) pour les prières les plus usuelles : Pater noster, Ave Maria (figure 1), Credo et Confiteor.

AveBoulogne

Fig. 1 – Catechisme du diocese de Boulogne, Boulogne, Cher Fr. Dolet, 1789 (p. 17)

Le latin, mentionné en premier dans la demande (“en latin ou en françois”) donnée ici en exemple, bénéficie de la position la plus favorable pour la lecture, c’est-à-dire sur la colonne extérieure de la page. De plus, sa typographie plus aérée est peut-être susceptible d’attirer prioritairement le regard. Cependant, le caractère italique instaure une difficulté dont la version en français est exempte. Plus loin dans ce fascicule, les litanies du Saint-Nom de Jésus et de la Vierge sont aussi en français, de même que les oraisons dans le formulaire des prières du matin et du soir.

La langue de ce manuel de lecture éloigne d’elle-même le chant de la pratique scolaire, ce que des choix éditoriaux confirment sur un autre plan. Alors que les rares prières en latin sont dénuées d’accentuation pour les mots de plus de deux syllabes (ce qui était rarement le cas dans les livres expressément scolaires ou ceux utilisés à l’école) et sont découpés non en versets mais en blocs, les textes en français sont présentés de manière à refléter l’alternance entre le maître et les élèves, alternance inhérente à la technique du catéchisme dialogué, mais également aux prières guidées par les injonctions du régent (figure 2).

Cette primauté accordée au français sur le latin est logiquement répercutée dans les obligations scolaires et paroissiales des enfants. Selon les statuts diocésains, les prières à l’école pouvaient être récitées “en latin, ou en françois16Statuts synodaux…, op. cit., p. 38.”, ce qui était aussi le cas de la prière communautaire du dimanche17Statuts synodaux…, op. cit., p. 31. (figure 2).

PrièreBoulogne

Fig. 2 – Catechisme du diocese de Boulogne… (p. 122)

L’incidence de ce catéchisme ne s’arrêtait à l’instruction des enfants puisqu’il devait servir aussi aux adultes assistant au catéchisme dominical. Par conséquent, ce petit format pouvait accompagner tant les premiers essais de lecture des écoliers que les exercices de piété de leurs parents. Cette vocation générale est d’ailleurs confirmée par l’insertion, en fin de livre, d’une série de prières de préparation ou de prolongement de l’accès aux sacrements (confirmation, confession, communion), utiles tant aux enfants qu’aux adultes.

Par conséquent, si les régents du diocèse de Boulogne servaient au lutrin de leurs paroisses, il apparaît que les prescriptions scolaires dont ils devaient tenir compte ne favorisaient pas la confluence de la lecture latine, de la psalmodie et du plain-chant telle qu’elle s’observe dans les diocèses où le latin demeurait la première langue scolaire. L’apprentissage de la lecture était orienté, dès l’alphabet, vers le français, langue des premières mémorisations, des récitations du catéchismes et des prières récurrentes. Le temps passé à s’imprégner de cette langue étrangère pour de jeunes écoliers flamands diminuait probablement celui consacré au latin d’église et à son oralisation tant parlée que chantée. Il est d’ailleurs possible que l’intention de diffuser le parler de l’honnête homme auprès de populations qui l’ignoraient ait motivé ce choix autant pastoral que pédagogique. Il faut également considérer l’éventuelle influence de l’enseignement des Frères des écoles chrétiennes, présent dans le diocèse depuis le début du siècle18Philippe Moulis, Magali Devif et Fr. Alain Houry, “La bulle Unigenitus et l’Institut des Frères des Écoles chrétiennes dans le Nord de la France. Les relations houleuses entre Jean-Baptiste de La Salle, les Frères de Boulogne et de Calais et Mgr Pierre de Langle de 1713 à 1724″, Rivista Lasalliana, LXXXI/1, 2014, p. 91-110..

Le cas du diocèse de Boulogne incite par conséquent à ne pas se focaliser exclusivement sur le profil des maîtres d’école au moment d’évaluer les conditions favorables ou non à l’apprentissage du plain-chant dans les petites écoles. Il apparaît ici que la nature des supports de l’apprentissage de la lecture peut également déterminer l’activité des enfants dans ce domaine.

(X. Bisaro, novembre 2015)

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    Notes   [ + ]

    1. Sur ce diocèse après l’épiscopat de Mgr de Langle, cf. Eugène Van Drival, Histoire des évêques de Boulogne, Boulogne-sur-Mer, Berger frères, 1852, et Arlette Playoust-Chaussis, La vie religieuse dans le diocèse de Boulogne au XVIIIe siècle (1725-1790), Arras, Commission départementale des monuments historiques du Pas-de-Calais, Lille, Publications du Centre régional d’études historiques de l’université de Lille-III, 1976.
    2. Cf. Ernest Deseille, “Les magisters ou clercs-lais dans l’ancien diocèse de Boulogne”, Bulletin de la Société académique de l’arrondissement de Boulogne-sur-Mer, III/2, 1884, p. 346-365, et Philippe Moulis, “Le système éducatif dans le nord de la France aux XVIIe et  XVIIIe siècles”, Bulletin historique du Haut-Pays, n° 77, 2011, p. 89-111.
    3. Statuts synodaux du diocèse de Boulogne, Boulogne, Chez P. Battut, 1746, p. 37 article 8.
    4. Statuts synodaux…, op. cit., p. 36.
    5. Statuts synodaux…, op. cit., p. 35.
    6. Célestin Landrin, Un prélat gallican, Pierre de Langle, évêque de Boulogne, 1644-1724, Calais, Imprimerie de J. Peumery, 1905.
    7. Statuts synodaux…, op. cit., p. 39.
    8. En revanche, les catéchismes du diocèse voisin d’Arras ont été abordés par Alexandra Fruchart, “Les valeurs dans les catéchismes diocésaines d’Arras du XVIIIe siècle”, Transmettre les valeurs morales. Des réformes religieuses du XVIe siècle aux années 1960 (France et Belgique), Paris, Riveneuve Éditions, 2013, p. 89-114.
    9. Catéchisme du diocèse de Boulogne, Boulogne, Chez Pierre Battut, 1726.
    10. Un tirage datant de 1755 est également conservé dans le fonds ancien de la Bibliothèque municipale de Grenoble.
    11. Catéchisme de feu Monseigneur Fs.-Jh. de Partz de Pressy, à l’usage du diocèse de Boulogne, [Boulogne], Chez Le Roy-Berger, 1820, <https://books.google.fr/books?id=nQIwNtW-2wIC> (consultation le 17 novembre 2015) ; Catéchisme abrégé du diocèse de Boulogne, par M. de Pressy, Boulogne, Le Roy-Mabille, 1842.
    12. Catechisme du diocese de Chaalons, avec les Prières du Matin & du Soir, Châlons, Chez Seneuze, [1727], <https://books.google.fr/books?id=q3pEz-GhqhwC&pg> (consultation le 16 novembre 2015).
    13. L’Escole chrestienne, Châlons, Chez H. & I. Seneuze, 1660, <https://books.google.com/books?id=YCKwVklpRZkC> (consultation le 16 novembre 2015).
    14. Petit catéchisme imprimé par ordre de Monseigneur Louis Ant. de Noailles pour être enseigné seul dans son diocèse, Châlons, Chez Jacques Seneuze, 1682.
    15. Catechisme du diocese de Meaux, Paris, Chez Sébastien Mabre-Cramoisy, 1687, <https://books.google.com/books?id=hK9DAAAAcAAJ> (consultation le 16 novembre 2015).
    16. Statuts synodaux…, op. cit., p. 38.
    17. Statuts synodaux…, op. cit., p. 31.
    18. Philippe Moulis, Magali Devif et Fr. Alain Houry, “La bulle Unigenitus et l’Institut des Frères des Écoles chrétiennes dans le Nord de la France. Les relations houleuses entre Jean-Baptiste de La Salle, les Frères de Boulogne et de Calais et Mgr Pierre de Langle de 1713 à 1724″, Rivista Lasalliana, LXXXI/1, 2014, p. 91-110.
  • Pour citer cette page :
    Xavier Bisaro, Cantus Scholarum, <https://www.cantus-scholarum.univ-tours.fr/publications/essais-et-notes-de-travail/boulogne/>, consulté le 21 septembre 2017.