La thématique scolaire chez Adriaen et Isaac van Ostade

 

 

Variations autour d’un thème

Adriaen van Ostade (1610-1685) choisit à plusieurs reprises l’instruction scolaire pour sujet. Son plus célèbre tableau en la matière, Le Maître d’école (1662), est d’une grande richesse. Sa partie centrale est occupée par un régent d’école laïc faisant face, férule à la main, à un écolier en pleurs sous le regard de deux autres élèves (figure 1). Les feuilles de papier déposées sur le bureau et celles tenues en main l’enfant blond peuvent indiquer qu’il est ici question de lecture de manuscrits1À l’époque moderne, l’apprentissage de la lecture sur imprimés était fréquemment suivi par l’initiation à la lecture d’écritures manuscrites, ce qui permettait aux enfants devenus adultes de déchiffrer contrats et documents notariés. ou d’écriture.

Ostade1Fig. 1 – Adriaen van Ostade, Le Maître d’école (détail)

Le reste de la composition s’organise en petits groupes (un seul enfant semble isolé au premier plan) ayant en commun une même activité ou l’appartenance à une même classe d’âge. Sur la droite, de jeunes enfants sont en train de lire sur de petits supports reliés ou brochés (figure 2). Puis, en s’éloignant vers le fond de la salle, une fillette – livre à la main – discute avec une écolière plus jeune qu’elle pendant que des garçons lisent ou écrivent autour de la table (figure 3).

Ostade2Fig. 2 – Adriaen van Ostade, Le Maître d’école (détail)

Ostade3Fig. 3 – Adriaen van Ostade, Le Maître d’école (détail)

En cela, Van Ostade dépeint les deux principaux enseignements dispensés dans les petites écoles (lecture, écriture) ainsi que certaines des méthodes et configurations qui y étaient en vigueur : récitation individuelle devant le maître, éclatement de l’effectif complet des élèves en unités réduites favorisant une forme empirique et embryonnaire d’enseignement mutuel (les plus avancés guidant les débutants).

Van Ostade, son frère Isaac (1621-1649) ou leurs élèves produisirent des tableaux similaires en interprétant le thème dans des sens particuliers. Dans The Village School, Isaac van Ostade insiste sur le désordre matériel voire la misère de cet environnement scolaire. Inspiré par son frère Adriaen, le peintre anonyme de A Village School Room préfère, dans la lignée de Brueghel, présenter l’école sous l’apparence d’un charivari d’enfants, ce que l’on retrouve aussi chez un artiste de l’entourage d’Isaac van Ostade dans sa vision d’une école de village. Plus originale est la gravure d’Adriaen Van Ostade2La signature de l’artiste (“AvO”) se trouve en haut de la planche située dans le dos du maître d’école. se concentrant sur l’attitude du régent et de trois écoliers autour d’une table (figure 4).

Ostade-Maître1644Fig. 4 – Adriaen van Ostade, Le Maître d’école

Bien que partageant de nombreux détails avec le tableau de 1662, cette image remontant aux années 1640 est empreinte par une tonalité nettement plus positive. Le cadrage et la taille suggérée de la pièce donne une impression d’intimité et de concentration incompatible avec le capharnaüm du tableau postérieur. La proximité de la fenêtre (tandis qu’elle est à peine visible dans le fond de la peinture) et l’élégance de ses nervures métalliques rompent pareillement avec la rusticité de l’inquiétante “caverne” du maître. Toujours dans cette gravure, le régent ne brandit pas une férule : c’est une “pointe” qu’il tient dans sa main gauche afin de guider la lecture de l’élève, la main droite étant libre et détendue. Enfin, l’écolier au travail ne tient pas de chapeau en main – signe de soumission -, ne pleure pas et bénéficie de la complicité manifeste de ses deux voisins.

Angles morts

La comparaison entre ces deux œuvres d’Adriaen Van Ostade démontre la force des partis-pris dans l’iconographie scolaire produite par les peintres flamands. Selon que l’on ambitionne de porter l’accent sur des stéréotypes dépréciatifs de l’instruction scolaire ou, au contraire, sur le sérieux ou les valeurs morales sous-tendant celle-ci, le résultat s’avère nettement différent3Sur cette dichotomie, cf. Jeroen J. H. Dekker, “A Republic of Educators: Educational Messages in Seventeenth-Century Dutch Genre Painting”, History of Education Quarterly, XXXVI/2 (1996), p. 155-182..

Par ailleurs, la mise en série de ces figurations de l’enseignement scolaire au XVIIe siècle révèle un biais général, quelle que soit l’orientation privilégiée par l’artiste. Ces représentations tendent effectivement à installer l’activité scolaire en un lieu clos qui lui est dédié et auquel le maître est associé personnellement. L’escalier dans le tableau de 1662 ne paraît-il pas mener jusqu’à son habitation personnelle ? Ce faisant, les peintres flamands occultaient la participation des écoliers, parfois quotidienne, à des exercices cultuels ou civiques qui les inscrivaient dans le monde social des adultes. Implicitement, ces images contribuent à circonscrire étroitement une activité scolaire qui se prolongeait au-delà des limites de la confrontation entre le régent et ses écoliers. Dans le même ordre d’idée, la focalisation de cette iconographie sur le climax de la récitation ou de la lecture individuelle, ainsi que l’atomisation des élèves à l’écart du maître laissent dans un angle mort les formes “chorales” d’oralisation utilisées pour la mémorisation, par exemple, des prières usuelles et des psaumes.

Au final, l’exploitation de la thématique scolaire par Adriaen et Isaac van Ostade conjugue minutie réaliste et subjectivité : leurs œuvres nécessitent par conséquent d’être contemplées selon plusieurs points de vue, y compris pour tenter de percer ce qu’elles ne montrent pas.

 

X. Bisaro (avril 2016)

Pour citer cette page :
Xavier Bisaro, Cantus Scholarum, <https://www.cantus-scholarum.univ-tours.fr/ressources/iconographie/van-ostade/>, consulté le 22 septembre 2017.

 

Références des œuvres

Adriaen van Ostade, Le Maître d’école, huile sur bois (1662), 40 x 33, Musée du Louvre, Paris.

Adriaen van Ostade, Le Maître d’école, gravure (1644), 9,53 x 8,26.

Ressources électroniques

Notice du tableau de 1662 conservé au Musée du Louvre.

Rétrospective virtuelle de l’œuvre d’Adriaen van Ostade au Rijksmuseum d’Amsterdam.

Bibliographie

Anthony Burton, “Looking forward from Aries? Pictorial and Material Evidence for the History of Childhood and Family Life,” Continuity and Change, IV (1989), p. 203-229.

Jeroen J. H. Dekker, “A Republic of Educators: Educational Messages in Seventeenth-Century Dutch Genre Painting”, History of Education Quarterly, XXXVI/2 (1996), p. 155-182.

Mary Frances Durantini, The child in seventeenth-century Dutch painting, Ann Arbor, UMI Research Press, 1983.

Anja Ebert, Adriaen van Ostade und die komische Malerei des 17. Jahrhunderts, Berlin, Deutscher Kunstverlag, 2013.

Louis Godefroy, L’œuvre gravé de Adriaen van Ostade, Paris, Chez l’auteur, 1930.

Louis Godefroy, The complete etchings of Adriaen Van Ostade : new illustrations and first English translation of the catalogue raisonné, together with a reprint of the original French edition, San Francisco, A. Wofsy, 1990.

S. William Pelletier, Leonard J. Slatkes, Linda Stone-Ferrie, Adriaen Van Ostade : etchings of peasant life in Holland’s Golden AgeAthènes, Georgia Museum of Art, 1994.

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    Notes   [ + ]

    1. À l’époque moderne, l’apprentissage de la lecture sur imprimés était fréquemment suivi par l’initiation à la lecture d’écritures manuscrites, ce qui permettait aux enfants devenus adultes de déchiffrer contrats et documents notariés.
    2. La signature de l’artiste (“AvO”) se trouve en haut de la planche située dans le dos du maître d’école.
    3. Sur cette dichotomie, cf. Jeroen J. H. Dekker, “A Republic of Educators: Educational Messages in Seventeenth-Century Dutch Genre Painting”, History of Education Quarterly, XXXVI/2 (1996), p. 155-182.
  • Pour citer cette page :
    Xavier Bisaro, Cantus Scholarum, <https://www.cantus-scholarum.univ-tours.fr/ressources/iconographie/van-ostade/>, consulté le 22 septembre 2017.