Le chant dans les controverses scolaires à Paris au XVIIe siècle : les Statuts et reglemens des petites écoles de Paris (1672) et le Traité (1678) de Claude Joly

Le chant dans les controverses scolaires à Paris au XVIIe siècle :
les Statuts et reglemens des petites écoles de Paris (1672)
et le Traité (1678) de Claude Joly



Les maîtres et maîtresses d’école actifs à Paris au XVIIe siècle étaient soumis à un régime d’autorisation épiscopale proche de celui en vigueur dans tout l’espace français. Cependant, son application était confiée au Chantre du chapitre de Notre-Dame, autrement dit un des chanoines dignitaires de cette compagnie, alors qu’elle était de facto assurée par l’évêque ou par ses représentants directs dans de nombreux diocèses. En outre, le Chantre de Notre-Dame disposait d’un droit de révocation des maîtres et veillait à leur répartition et à la régulation de leur enseignement dans la capitale comme dans ses abords. Au final, l’organisation de l’activité scolaire à Paris était caractérisé par une forte centralisation des décisions et par sa dissociation d’avec les paroisses.

Si ce dispositif instauré de longue date restait en théorie d’actualité sous l’Ancien Régime, l’enseignement scolaire à Paris était devenu suffisamment profus pour que le pouvoir du Chantre fît l’objet de contournements ou de contestations. C’est pour cette raison que Claude Joly (1607-1700), titulaire de la dignité cantorale à partir de 1671, dut engager des procédures et réagir publiquement par le truchement de deux ouvrages qui, l’un comme l’autre, prennent en compte la pratique scolaire du chant dans leur argumentaire.

Les Statuts et reglemens (1673)

Les Statuts et reglemens des petites écoles de Paris ont été publiées en 16731La page de titre du volume porte la date de 1672. Cependant, l’intégration au contenu d’un extrait du synode des maîtres et maîtresses d’école de 1673 donne à penser que la conception et la publication du livre s’étala sur deux années. sous l’autorité de Claude Joly, chanoine du chapitre de la cathédrale Notre-Dame dont il était le Chantre depuis la mort de son prédécesseur, Claude Ameline, en 1671. Ce personnage – à ne pas confondre avec son homonyme qui fut évêque d’Agen – était issu d’un lignée de juristes et avait rejoint les rangs des opposants “dévots” à Mazarin durant la Fronde2Jean Brissaud, Un libéral au XVIIe siècle : Claude Joly (1607-1700), Paris, Ancienne Librairie Thorin et fils – Albert Fontemoing, 1898., avant de se dédier assidument à ses devoirs canoniaux jusqu’à la fin de sa longue vie.

En vertu de son statut de Chantre, Joly avait sous sa responsabilité – au moins officiellement – la régulation de l’activité des maîtres et maîtres d’école de Paris, à quoi s’ajoutait le contrôle qu’il devait exercer sur le déroulement du service divin assuré par le chapitre. Ainsi que le résume ce volume :

[le Chantre] est une des deux premieres dignitez, qui outre l’authorité qu’il a, & la direction du Chœur, des ceremonies de l’Eglise, de l’Office divin, du Chant & de la Musique, a encore l’Intendance, la Juridiction & la supériorité sur les petites Ecoles de Grammaire, de Lecture, d’Escriture, du compute Ecclesiastique, de l’Arithmetique, du calcul tant au jet qu’à la plume, du Service de l’Eglise & du Catechisme, comme aussi des bonnes mœurs & de tout ce que l’on doit enseigner aux jeunes Enfans3Statuts et reglemens des Petites ecoles de Grammaire de la Ville, Cité, Université, Faux-bourgs & Banlieuë de Paris, Paris, s. n., 1672, p. 346..

Publié dans les mois qui suivirent la prise de fonction de Claude Joly, cet ouvrage s’apparente à une réaffirmation des principes selon lesquels le chanoine entendait agir. Malgré un titre circonscrit, son contenu s’avère composite puisque, après une transcription des statuts des petites écoles de 1357 et de leur acte de renouvellement en 1659, la table des matières enchaîne des commentaires sur ces statuts datant du XVIIe  siècle, des mandements épiscopaux sur des points particuliers de discipline scolaire (1570-1666), deux sentences rendues par le Chantre de Notre-Dame (1655-1666), une série d’actes officiels parmi lesquels des arrêts du Parlement confortant la juridiction cantorale sur les maîtres et maîtresses d’école. La suite du volume est consacrée à un historique des petites écoles (Des Ecoles Chrestiennes) partant de l’institution de leur principe – située à l’époque d’Adam ! – et courant jusqu’au XVIIe siècle. Les sections suivantes se concentrent sur le rôle du Chantre : après un essai sur les “droits de direction, collation, authorité & juridiction” du Chantre sur les petites écoles de Paris figurent des notes sur les dénominations attachées à cette dignité et un obituaire-nécrologe des Chantres de l’Église de Paris. Pour finir, une dernière partie renoue avec des questions de règlementation scolaire : à la suite des Reglemens promulgués en 1626, divers points sont successivement examinés avant la citation d’une décision du synode des maîtres et maîtresses d’école de 1673. L’ultime chapitre explore, en guise de clin d’œil, l’étymologie de l’expression… école buissonnière !

Hormis des thématiques courantes dès qu’il s’agit de discipline scolaire (celle, par exemple, de la stricte séparation des écoliers et des écolières), ce volume est traversé par deux lignes de force : d’une part, la volonté de contrôler l’orthodoxie de l’enseignement religieux dispensé dans les petites écoles ; de l’autre, les questions de concurrence entre maîtres d’école ou entre ceux-ci et les maître-écrivains4Sur cette corporation, cf. Christine Métayer, “De l’école au palais de justice : l’itinéraire singuliers des maîtres-écrivains de Paris (XVIe-XVIIIe siècles)”, Annales ESC, XLV/5 (1990), p. 1217-1237.. Par ailleurs, l’ouvrage fait fonction de plaidoyer en faveur de la conservation des droits de décision et d’action dont le Chantre jouissait depuis le Moyen Âge. L’insistance à conforter la position institutionnelle de Claude Joly révèle probablement la diversification de l’activité scolaire à Paris au XVIIe siècle et la difficulté de la maîtriser entièrement dans un ensemble urbain aussi développé.

Même si le nom de Claude Joly apparaît en premier sur la page de titre, l’ouvrage a bel et bien été préparé par Martin Sonnet (?-1679), prêtre, chanoine de Saint-Jean-le-Rond (c’est-à-dire un canonicat subalterne au sein du chapitre de Notre-Dame5Sur l’organisation de ce chapitre, cf. François-Léon Chartier, L’ancien chapitre de Notre-Dame de Paris et sa maîtrise, Paris, Perrin et Cie, 1897.) après avoir été chanoine de la collégiale de Champeaux6Jean Lebeuf, Histoire du diocese de Paris, Paris, Chez Prault Père, 1758, vol. XV, p. 335.. Sonnet était aussi “promoteur” des petites écoles de Paris. Cette charge qu’il occupait déjà sous le cantorat de Claude Ameline7En tant que promoteur des petites écoles, Martin Sonnet est l’auteur d’une remontrance datée de 1669 et reproduite à la fin du volume (Statuts et reglemens, op. cit., p. 419-423). faisait de Sonnet le bras droit du Chantre, ce que confirme le reste de sa production. Sonnet est en effet connu pour être l’auteur d’un Caeremoniale parisiense (1662) dans lequel sont codifiés de très nombreux usages liturgiques de la cathédrale parisienne sur lesquels le Chantre était censé veiller8Pour un aperçu du contenu de cet ouvrage, cf. Cécile Davy-Rigaux, “La fête de Noël dans le diocèse de Paris au XVIIème siècle : liturgie et chant“, Siècles, XXI (2005), p. 27-39.. Il est donc logique de voir Sonnet être au service de Joly pour ce qui regarde les petites écoles, autre domaine de compétence du titulaire de la dignité de Chantre.

La cathédrale, matrice de l’enseignement scolaire

Les Statuts et reglemens résultent d’un important travail de compilation de sources anciennes réalisé par Sonnet, ce dernier ayant déjà exercé sa sagacité d’historiographe au service de la collégiale de Champeaux9Jean Dufour (dir.), Le chartier de la collégiale de Saint-Martin de Champeaux, coll. “Hautes études médiévales et modernes”, Genève, Librairie Droz, 2009.. Plusieurs passages ont toutefois été rédigés par lui-même afin de réitérer vigoureusement l’autorité du Chantre sur les petites écoles. À ce propos, Sonnet développe une vision de l’activité scolaire encore imprégnée par les structures médiévales :

l’Eglise de Paris (c’est à dire Monsieur l’Archevesque & le Chapitre) est la source & origine des Sciences, des Lettres & des Ecoles : & quand la dignité de Chantre est vaccante [sic], c’est le Chapitre de l’Eglise de Paris, qui dirige & pourvoit aux petites Ecoles de Grammaire, qui sont de la Juridiction du Chantre10Statuts et reglemens, op. cit., p. 348..

Attaché à la défense des droits traditionnels du Chantre mais aussi bon connaisseur de tous les aspects du service divin, Sonnet ne pouvait manquer de traiter du chant. Le passage le plus frappant à cet égard est celui associant étroitement la pratique du plain-chant et les décisions de Charlemagne en matière d’instruction scolaire11Sur le traitement de la figure de Charlemagne par les érudits du XVIIe siècle, cf. Robert Morrissey, L’Empereur à la barbe fleurie : Charlemagne dans la mythologie et l’histoire de France, Paris, Gallimard, 1997. :

Les [chantres] Gaulois disoient qu’ils chantoient beaucoup mieux & avec plus de grâce, que les Romains. Les Romains au contraire soutenoient qu’ils avoient appris du Pape Saint Gregoire, & que les Gaulois ne faisoient que corrompre le chant, & sembloient plustost déchirer une chanson en destonnant, que nons pas la cha[n]ter. Laquelle dispute vint aux oreilles du Roy Charles. Les Gaulois a cause de la confiance qu’ils avoient au Roy insultoient fort aux Romains, les Romains d’aillieurs se sentans soutenus de leurs [sic] Doctrine asseuroient que les Gaulois estoient des fols, des vrays rustres & des ignorans, comme des brutes, & preferoient la Doctrine qu’ils tenoient de Saint Gregoire à leur rusticité : & comme leur dispute ne finissoit de part n’y d’autre, le tres pieux Roy Charles demanda en présence de tous a ses chantres : qu’elle [sic] eaue est la meilleure & la plus pure, ou celle qu’on puise dans la source d’une Fontaine, ou celle qu’on puise dans les ruisseaux qui en sont fort eloignés, tous respondirent unanimement, que l’eaue qu’on puise dans la source d’une Fontaine est dautant plus claire & plus pure, que la fontaine est la source & l’origine des ruisseaux, & que l’eaue des ruisseaux plus elle s’éloigne de sa source est tousjours beaucoup plus trouble & pleine d’ordures & d’immondices : & le Roy Charles leur dit, retournez donc à la source du chant de S. Gregoire, parceque vous corrompez beaucoup le chant Ecclesiastique, & en mesme temps le Roy Charles demanda au Pape Adrien des chantres qui corrigeassent la France que le chant, & il luy donna Theodore & Benoist tous deux tres-habiles chantres de l’Eglise Romaine, qui avoient este instruits par S. Gregoire, il donna les Antiphoniers de S. Gregoire, qu’il avoit luy mesme noté de la note Romaine qu’on appelle le pleinchant & le Roy Charles retournant en France envoya un de ces chantres a Mets & l’autre à Soissons, & enjoignit aux Maistres d’Ecoles de toutes les villes de France de leur apporter les Antiphoniers à corriger, & d’apprendre d’eux à chanter ; les Antiphoniers des François, qu’un chacun avoit corrompu en ajoustant ou diminuant à sa fantaisie, furent ainsi corrigés, & tous les chantres de France apprirent la note Romaine, qu’on appelle maintenant la notre Françoise, avec cette difference que les François ne pouvoient en chantant avoir la voix si tremblante, si claire, si coulante, ny si distincte, mais sembloient plutost marmoter que chanter ; de là la grande Maistrise de chantres demeura en la Ville de Metz, & autant que la Maitrise de Rome surpasse celle de Metz en matiere de chant, de mesme celle de Metz surpasse les autres Ecoles de la France. Ces mesmes chantres de Rome apprirent pareillement aux chantres de France a jouer de l’orgue, & le Roy Charle[s] revenant encor une fois de Rome, amena avec soy en France, des Maistres de Grammaire, & d’Arithemetique, & ordonna qu’on etablit par tout l’etude des lettres : car avant luy en France il n’y avoit aucune etude des Arts Liberaux12Ibid., p. 196-199..

Évoquant les suites de la renaissance carolingienne, Sonnet mentionne le chant parmi les enseignements dispensés dans les écoles cathédrales et l’apparition des maîtres de musique (associés à ceux de grammaire et d’écriture) à qui le Chantre dut déléguer ses fonctions au fur et à mesure de l’accroissement de celles-ci13Ibid., p. 350.. La seule liste des dénominations possibles pour le Chantre l’engage à en souligner les connotations musicales de cette charge. Praecentor désigne celui qui pré-entonne les pièces chantés pendant le service divin ; Archiparaphonista qualifie celui qui est reconnu comme “magister Musicae & Symphoniae” ; Protopsaltes indique que le Chantre est à la fois le premier des “psalmistes” et celui qui entonne les psaumes14Ibid., p. 359.

Alors que ce recueil n’aborde que marginalement l’enseignement dispensé par les maîtres et maîtresses d’école, il place le chant au cœur de la vocation originelle des petites écoles parisiennes. C’est peut-être à la lumière de celle-ci et de ses reformulations au XVIIe siècle qu’il faut considérer la place occupée par le chant dans un ouvrage aussi général que l’Instruction methodique de Jacques de Batencour prêtre et maître d’école parisien.

Le Traité de Joly : un baroud d’honneur ?

Claude Joly ne s’en tint pas à l’ouvrage préparé par Martin Sonnet puisque sous son nom parut en 1678 un Traité historique des ecoles episcopales15Claude Joly, Traité historique des ecoles episcopales & ecclesiastiques, Paris, Chez François Muguet, 1678. dont la tonalité reste dans la ligne de la position défensive précédemment adoptée par le chanoine. Dès la préface de cet ouvrage, Joly affirme que son “droit d’Ecole” est battu en brèche par “quantité de gens [qui] viennent chercher emploi” à Paris et s’installent comme maîtres d’école sans permission, par les maîtres-écrivains ou encore par les fondateurs d’écoles charitables “[ayant] recours à des Puissances superieur[e]s qui leur accordent cet exercice seulement pour les pauvres”16Ibid., préface non paginée. sans que cette restriction soit vraiment respectée. Les contrevenants désignés par Joly n’étaient pas que d’anonymes francs-tireurs : le Chantre se donne pour opposants le Faculté des Arts de l’Université, des curés parisiens ayant institué des écoles de leur propre chef ou des communautés enseignantes. Plusieurs factums imprimés à la fin des 1670 attestent d’ailleurs l’effervescence des relations entre le chapitre de la cathédrale et plusieurs acteurs de l’enseignement scolaire à Paris17Cf. les factums de l’Université (BnF Paris, FOL-FM-12978 et Z THOISY-320 [FOL 164]) et de curés parisiens (BnF Paris, FOL-FM-12689) contre le Chantre de Notre-Dame.. Pointant une méconnaissance générale des principes fondant son autorité, Joly assigne donc à ce traité l’ambition d’une mise au point définitive, celle-ci n’ayant toutefois pas empêché une riposte de l’Université18[Edmond Pourchot], Factum, ou traité historique des écoles de l’Université de Paris en général avant l’an 1200, des écoles de grammaire en particulier avant l’an 1500, de l’exercice des petites écoles et de leur direction, Paris, veuve C. Thiboust et P. Esclassan, 1689. Pour un exposé du point de vue de l’Université, cf. Charles Jourdain,  Histoire de l’Université de Paris au XVIIe et au XVIIIe siècle, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862. et la poursuite des disputes autour des droits du Chantre sur l’enseignement scolaire à Paris.

Le volume reprend une partie du matériau des Statuts, mais sa structure d’ensemble est complètement différente : alors que la publication de 1672 tenait du recueil, celle-ci s’apparente vraiment au genre du “traité” dont elle se réclame et adopte par conséquent une forme discursive soignée. De surcroît, ce Traité est beaucoup plus volumineux et son niveau d’érudition nettement plus élevé que le livre antérieur. En théorie, Martin Sonnet, toujours vivant en 1678, était encore en mesure de contribuer à la rédaction de ce texte ;  il est néanmoins plausible que Joly se soit tourné vers des collaborateurs d’un autre calibre pour produire une telle somme. Pour autant, le parcours intellectuel de Joly n’est pas à négliger au moment de rechercher les auteurs de ce livre. Cet ancien avocat avait constitué une importante bibliothèque personnelle à partir du legs de son grand-père, le juriste célèbre Antoine Loysel19En vertu du lien familial qui l’unissait à Loysel, Claude Joly en publia plusieurs écrits. Cf. les Divers opuscules tirez des memoires de M. Antoine Loisel, Paris, J. Guillemot-J. Guignard, 1662., avant de céder de son vivant ce fonds à la cathédrale20Alfred Franklin, Recherches sur la Bibliothèque publique de l’Église Notre-Dame de Paris au XIIIe siècle, Paris, Chez Auguste Aubry, 1863, p. 71-77.. Il disposait à ce titre des outils et, vraisemblablement, du savoir-faire pour contribuer activement à la rédaction du Traité, sans parler de sa réputation de travailleur infatigable21Louis Ellies du Pin, Nouvelle Bibliotheque des Auteurs ecclesiastiques, vol. XVIII, Amsterdam, Chez Pierre Humbert, 1711, p. 94-95.. Ultime raison laissant penser que Joly s’investit personnellement dans la préparation de ce volume : ce savant chanoine était réellement intéressé par les questions éducatives, au point d’avoir publié un Recueil de maximes veritables et importantes pour l’institution du Roy (1652) d’inspiration érasmienne en même temps que frondeuse22Dietmar Fricke, Die französischen Fassungen der “Institutio Principis Christiani” des Erasmus von Rotterdam, Genève-Paris, Librairie Droz-Librairie Minard, 1967, p. 79-97., des Avis chrétiens et moraux touchant l’éducation des enfans (1675) ainsi qu’une vie d’Érasme restée manuscrite.

Dans cette exercice d’érudition exigeant, le chant apparaît dès le chapitre consacré à l’école de l’Église de Constantinople (exemple 1).

TraitéJoly-p.90-91ex. 1 – Claude Joly, Traité historique des ecoles episcopales (p. 90-91)

Pour les premiers siècles chrétiens, Joly rétablit même la priorité d’enseignement dont jouissait le chant : il soutient ainsi que les enfants envoyés dans les écoles ecclésiastiques pour l’apprendre étaient aussi instruits en grammaire23Joly, Traité historique, op. cit., p. 101.. Mais le chanoine adopte une lecture ambivalente de la centralité de l’enseignement du chant dans les écoles ecclésiastiques. À l’instar de Sonnet, le chapitre sur les écoles sous Charlemagne le conduit à aborder de front le rôle du plain-chant dans l’enclenchement de la réforme de l’enseignement scolaire à la fin du VIIIe siècle. Si la source mentionnée est la même que dans les Statuts de 1672 (les Gesta Karoli Magni de Notker), l’allusion à cet aspect du règne de Charlemagne est nettement moins développée :

Estant à Rome il y eut debat entre les chantres de l’Eglise Romaine, & ceux de France, les uns & les autres pretendans que leur note estoit la meilleure. Surquoi Charlemagne demanda à ses chantres, qui valoit mieux de la source ou du ruisseau. Et tous ayans répondu que la source estoit la meilleure, il leur ordonna de prendre le chant Romain, qu’on disoit estre de S. Gregoire. En suitte il demanda au Pape des chantres bien experts & capables de corriger le chant de France. Pourquoi le Pape luy donna Theodore & Benoist comme les plus sçavans au chant de l’Eglise Romaine, ayans esté instruits sur celuy de par S. Gregoire. Et par eux Charlemagne fit corriger en France les Antiphoniers des Eglises, & enseigner la note Romaine, qui depuis fut appellée Françoise, ou chant de Mets, à cause que la premiere Ecole de ce chant fut mise à Mets, & la seconde à Soissons24Ibid., p. 134-135..

Replacé en 774 au lieu de 787, cet épisode est ici débarrassé de détails présents dans le récit de Martin Sonnet. De plus, Joly ajoute immédiatement que “Le Roy aussi amena de Rome avec luy des maistres de grammaire & d’arithmetique25Ibid., p. 135.”. Pareillement, Joly mentionne que, à l’issue de son voyage à Rome en 787, Charlemagne décida une réforme des écoles ecclésiastiques “ut shola legentium puerorum fiant, psalmos, notas, cantus, computum, grammaticam26Ibid., p. 137-138.” ; cependant, il ne s’arrête pas vraiment sur la place du chant dans l’élan scolaire carolingien. D’un autre côté, Joly restreint la variété des enseignements de la Schola Palatii (l’École du Palais) en affirmant que “ce n’etoit autre chose qu’une Ecole de chant27Ibid., p. 154.”, et ce afin d’en souligner l’attachement à la hiérarchie ecclésiastique (alors que des contradicteurs de Joly y voyaient les racines séculières de l’Université). Un peu plus loin, Joly considère enfin

qu’il seroit bien étrange, qu’on n’apprit à un enfant, qu’on voudroit élever peu à peu dans la science de Dieu que de la Musique, sans luy apprendre en mesme temps à lire, à écrire, & la Langue Latine qui est la Langue de l’Eglise28Ibid., p. 164..

Les autres mentions du chant dans l’histoire de l’école cathédrale dressée par Joly sont à l’avenant : le chanoine revient à plusieurs reprises sur le fait que le chant n’y était qu’un enseignement parmi d’autres29”Ce que nous avons veu au precedent Chapitre […] nous ayant fait connoistre que c’estoit une eschole de chant, nous doit persuader que c’estoit aussi un eschole d’estude, parce que le chant ne peut pas estre enseigné à des jeunes Clercs dans l’estude des lettres.” ; ibid., p. 191. et prend soin de ne pas rattacher ses responsabilités à la seule maîtrise de la cathédrale30Ibid., p. 229-230. Joly observe cependant dans les usages de la cathédrale Notre-Dame des vestiges de la vocation sacerdotale de l’école médiévale dont procédait la psallette à l’époque moderne.. Et comme si cela ne suffisait pas, Joly cherche à démontrer l’impropriété du vocable “petites écoles”, lui préférant celui – plus ambitieux – d’écoles de grammaire.

Il apparaît ainsi que, dans l’argumentaire de Joly, le chant est à la fois la marque d’une compétence ecclésiastique justifiant ses propres revendications, et un legs réducteur dont il doit relativiser la place afin de ne pas être se laisser enfermer par ses opposants dans le périmètre strict de la seule école qui dépendait immédiatement du chapitre cathédral au XVIIe siècle, autrement dit la psallette de Notre-Dame.

Conclusion

Ces deux ouvrages révèlent que l’enseignement du plain-chant dans les petites écoles parisiennes était étroitement lié à l’histoire de celles-ci telle qu’elle était écrite par leur autorité de gouverne, ainsi qu’à leur identité ecclésiastique. Cette spécificité de l’école de grammaire renvoyant directement aux prérogatives du Chantre de Notre-Dame, celui-ci ne pouvait qu’en tirer un surcroît de légitimité dans un environnement scolaire de plus en plus concurrentiel et animé par des dynamiques de libéralisation. Toutefois, ce même enseignement du chant figurait aussi comme un marqueur limitatif au moment de prétendre au gouvernement de l’ensemble des institutions de scolarisation de la capitale. D’où l’attitude fluctuante de Claude Joly dans son Traité revendiquant cet héritage médiéval tout en le tenant à distance.

(X. Bisaro, mai 2016)

Sources et bibliographie

Sources
Bibliographie

Autour de ce sujet

Les commentaires sont clos.

    Notes   [ + ]

    1. La page de titre du volume porte la date de 1672. Cependant, l’intégration au contenu d’un extrait du synode des maîtres et maîtresses d’école de 1673 donne à penser que la conception et la publication du livre s’étala sur deux années.
    2. Jean Brissaud, Un libéral au XVIIe siècle : Claude Joly (1607-1700), Paris, Ancienne Librairie Thorin et fils – Albert Fontemoing, 1898.
    3. Statuts et reglemens des Petites ecoles de Grammaire de la Ville, Cité, Université, Faux-bourgs & Banlieuë de Paris, Paris, s. n., 1672, p. 346.
    4. Sur cette corporation, cf. Christine Métayer, “De l’école au palais de justice : l’itinéraire singuliers des maîtres-écrivains de Paris (XVIe-XVIIIe siècles)”, Annales ESC, XLV/5 (1990), p. 1217-1237.
    5. Sur l’organisation de ce chapitre, cf. François-Léon Chartier, L’ancien chapitre de Notre-Dame de Paris et sa maîtrise, Paris, Perrin et Cie, 1897.
    6. Jean Lebeuf, Histoire du diocese de Paris, Paris, Chez Prault Père, 1758, vol. XV, p. 335.
    7. En tant que promoteur des petites écoles, Martin Sonnet est l’auteur d’une remontrance datée de 1669 et reproduite à la fin du volume (Statuts et reglemens, op. cit., p. 419-423).
    8. Pour un aperçu du contenu de cet ouvrage, cf. Cécile Davy-Rigaux, “La fête de Noël dans le diocèse de Paris au XVIIème siècle : liturgie et chant“, Siècles, XXI (2005), p. 27-39.
    9. Jean Dufour (dir.), Le chartier de la collégiale de Saint-Martin de Champeaux, coll. “Hautes études médiévales et modernes”, Genève, Librairie Droz, 2009.
    10. Statuts et reglemens, op. cit., p. 348.
    11. Sur le traitement de la figure de Charlemagne par les érudits du XVIIe siècle, cf. Robert Morrissey, L’Empereur à la barbe fleurie : Charlemagne dans la mythologie et l’histoire de France, Paris, Gallimard, 1997.
    12. Ibid., p. 196-199.
    13. Ibid., p. 350.
    14. Ibid., p. 359.
    15. Claude Joly, Traité historique des ecoles episcopales & ecclesiastiques, Paris, Chez François Muguet, 1678.
    16. Ibid., préface non paginée.
    17. Cf. les factums de l’Université (BnF Paris, FOL-FM-12978 et Z THOISY-320 [FOL 164]) et de curés parisiens (BnF Paris, FOL-FM-12689) contre le Chantre de Notre-Dame.
    18. [Edmond Pourchot], Factum, ou traité historique des écoles de l’Université de Paris en général avant l’an 1200, des écoles de grammaire en particulier avant l’an 1500, de l’exercice des petites écoles et de leur direction, Paris, veuve C. Thiboust et P. Esclassan, 1689. Pour un exposé du point de vue de l’Université, cf. Charles Jourdain,  Histoire de l’Université de Paris au XVIIe et au XVIIIe siècle, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1862.
    19. En vertu du lien familial qui l’unissait à Loysel, Claude Joly en publia plusieurs écrits. Cf. les Divers opuscules tirez des memoires de M. Antoine Loisel, Paris, J. Guillemot-J. Guignard, 1662.
    20. Alfred Franklin, Recherches sur la Bibliothèque publique de l’Église Notre-Dame de Paris au XIIIe siècle, Paris, Chez Auguste Aubry, 1863, p. 71-77.
    21. Louis Ellies du Pin, Nouvelle Bibliotheque des Auteurs ecclesiastiques, vol. XVIII, Amsterdam, Chez Pierre Humbert, 1711, p. 94-95.
    22. Dietmar Fricke, Die französischen Fassungen der “Institutio Principis Christiani” des Erasmus von Rotterdam, Genève-Paris, Librairie Droz-Librairie Minard, 1967, p. 79-97.
    23. Joly, Traité historique, op. cit., p. 101.
    24. Ibid., p. 134-135.
    25. Ibid., p. 135.
    26. Ibid., p. 137-138.
    27. Ibid., p. 154.
    28. Ibid., p. 164.
    29. ”Ce que nous avons veu au precedent Chapitre […] nous ayant fait connoistre que c’estoit une eschole de chant, nous doit persuader que c’estoit aussi un eschole d’estude, parce que le chant ne peut pas estre enseigné à des jeunes Clercs dans l’estude des lettres.” ; ibid., p. 191.
    30. Ibid., p. 229-230. Joly observe cependant dans les usages de la cathédrale Notre-Dame des vestiges de la vocation sacerdotale de l’école médiévale dont procédait la psallette à l’époque moderne.
  • Pour citer cette page :
    Xavier Bisaro, Cantus Scholarum, <https://www.cantus-scholarum.univ-tours.fr/publications/essais-et-notes-de-travail/joly>, consulté le 18 novembre 2017.