Jacques de Batencour

 L’Escole paroissiale ou la manière
de bien instruire les enfans
dans les petites escoles

Paris, Chez Pierre Targa, 1654

Batencour1654-titre2

 Instruction méthodique
pour l’ecole paroissiale,
dressée en faveur des petites Ecoles

Paris, Chez Pierre Trichard, 1669

Batencour-titre

 

retour vers les méthodes de plain-chant

L’auteur

L’ouvrage du prêtre parisien Jacques de Batencour est un des plus influents sous l’Ancien Régime en matière d’instruction scolaire, et ce au moins jusqu’au milieu du XVIIIe siècle. Ayant bénéficié de plusieurs éditions, il est considéré comme le prototype adopté par Charles Démia et Jean-Baptiste de La Salle avant que ces derniers ne se dotent de leurs propres méthodes en faveur des écoles charitables1Étonnamment, l’Instruction de Batencour n’a pas encore fait l’objet d’une étude à part entière hormis l’article de Dominique Julia sur sa partie catéchétique.. D’ailleurs, même s’il s’adressait prioritairement aux maîtres parisiens2L’Instruction (1669) est dédiée au Chantre de Notre-Dame et sa première version (L’Escole paroissiale, 1654) a été réalisée par Pierre Targa, imprimeur de l’archevêque de Paris., Batencour élargit la destination de son traité au-delà de son diocèse d’origine. Pour ce faire, il abandonna dans la version de 1669 une partie des spécificités liturgiques parisiennes citées en 1654. De plus, chaque fois qu’il s’agit de faire allusion au diocèse de la capitale par le biais, par exemple, d’une invocation à saint Denis, l’auteur indique dans la version tardive qu’il est possible de lui substituer le saint patron du diocèse où l’on se trouve.

Lui-même maître d’école3Dans la Préface (non paginée) de la version de 1669, Batencour revendique dix-huit années d’expérience de l’instruction scolaire. D’autres allusions à son expérience des écoliers sont glissées dans la version de 1654., Batencour propose un vaste “livre du maître” récapitulant les qualités et devoirs des régents de petites écoles, le contenu de leur enseignement ainsi que les méthodes de transmission de leurs savoirs. L’Instruction de Batencour fourmille aussi de détails sur l’organisation pratique du groupe des écoliers, sur l’agencement idéal d’une salle d’école et, finalement, sur la plupart des aspects pratiques de l’enseignement scolaire au milieu du XVIIe siècle. Seule la quatrième et dernière partie de la version de 1669 était susceptible de se retrouver entre les mains des écoliers : elle contient de courtes méthodes, dont celle sur le plain-chant4Cette méthode de plain-chant est absente de la première version de l’ouvrage, et se vendait séparément “pour la commodité des Enfans”.

Publié une première fois en 1654 – cette édition princeps étant rare5Yves Poutet, “L’auteur de l’Escole paroissiale et quelques usages de son temps (1654)”, Cahiers lasalliens, XLVIII (1988), p. 4. -, l’ouvrage de Batencour bénéficie d’une deuxième édition assurée par Pierre Trichard en 1669. Dans le cours de son ouvrage, l’auteur profite de ce changement pour faire référence à divers imprimés utiles pour la conduite de l’école dont plusieurs étaient publiés par Trichard. Ce dernier – qui travaillait pour la communauté des prêtres de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, probable paroisse de rattachement de Batencour6Poutet, “L’auteur de l’Escole paroissiale…“, p. 11. – proposait une gamme complète de livres destinés aux maîtres comme aux écoliers. Dans les années environnant la parution de l’Instruction, son catalogue comporte des abrégés et instructions en petit format destinés aux enfants et préconisés par Batencour, mais encore des fascicules censés aider les catéchistes et des manuels pour l’exercice sacerdotal. À ce titre, il est possible de rapprocher l’Instruction de Batencour de la Methode facile et assurée (1670), également publiée par Trichard et dont l’auteur était lui-aussi membre de la communauté de Saint-Nicolas-du-Chardonnet.

Un cérémonial des enfants (1654)

L’Escole paroissiale (1654) a souvent été présentée comme la première édition de l’Instruction (1669). Les deux ouvrages partagent certes des pages entières, mais leurs différences sont suffisamment significatives pour distinguer ces deux versions du traité de Batencour. Celle publiée chez Targa en 1654 ne comprend pas de section dédiée à l’enseignement du plain-chant. En revanche, elle évoque à de nombreuses reprises la place et le rôle des enfants lors des offices en l’église paroissiale auxquels ils étaient censés assister sous la surveillance du maître.

En cas d’effectifs scolaires réduits, Batencour suggère que les enfants se joignent au maître d’école dans le chœur :

dans les lieux moindres en peuple, comme dans les petites villes, bourgs ou villages, où il y auroit commodité & où le nombre des enfants ne seroit grand, on les pouroit ranger bien proprement, dans le Chœur, autour du lectrin ; mettant les plus grands devant, & les petits derriere, & cette façon ou elle se peut pratiquer est excellente, car outre la Prese[n]ce du Maistre qui est au Chœur avec eux, le respect du saint Sacrement de l’Autel, & de Monsieur le Curé, les tient dans une grande modestie : par ce moyen, on leur enseigne à bien chanter avec le Chœur, & à devenir bons Chrestiens, au lieu de jouër, badiner, caioller, courir dans les Eglises […]7Jacques de Batencour, L’Escole paroissiale ou la manière de bien instruire les enfans dans les petites escoles, Paris, Chez Pierre Targa, 1654, p. 165.

La configuration la mieux connue par Batencour, celle d’écoles urbaines rassemblant plusieurs dizaines de garçons, ne permettait pas un tel placement. Il suggère alors de grouper les écoliers dans une chapelle équipée de bancs sans pour autant restreindre leur participation au chant. Munis de livres, les plus grands écoliers “doivent chanter aux Vespres avec le Chœur. Durant la Messe ils chanteront avec le Chœur le Kyrie, Gloria, Credo, Sanctus, O Salutaris, & Agnus, & ils diront l’Office de la S. Vierge, le reste du temps de la Messe8Ibid., p. 168.”. Toutefois, Batencour conditionne un tel objectif à des circonstances concrètes comme, par exemple, la proximité de confesseurs dont l’activité ne peut être perturbée par les voix des enfants9Ibid., p. 174 et 181..

Manifestement inspiré par sa propre expérience, Batencour poursuit en envisageant les précautions à prendre pour coordonner le chant des écoliers avec celui des clercs du chœur :

Apres le Gloria du Deus in adiutorium, il les fera tous asseoir, luy cependant demeurera debout au milieu, pour prester l’oreille au premier Choriste qui entonne le premier Psalme, pour donner le ton, & il leur deffendra de commencer à chanter que au Verset des Ecclesiastiques qui sont de leur costé au Chœur, tant aux Psalmes, Hymnes, & Cantiques. Il advertira ses Escoliers souvent à l’Escole, que personne ne commence iamais à chanter qu’apres luy, & leur ayant bien fait prendre le ton du Chœur, il s’assoira à sa place & se couvrira ; laquelle place doit estre au devant des bancs des enfans, à ce qu’il les puisse veoir en face, & advertir d’un signe d’œil, ou de voix basse, ceux qui detonnent ou qui causent, ou les petits qui ne prient pas Dieu […] Quand il y aura des Neumes à la fin des Antiennes ce qui se fait toûjours les Festes & Dimanches à Paris, ils les chanteront avec le cœur. (Et non pas les Antiennes ny Repons) sinon ceux de Complies10Ibid., p. 169-170..

Les temps de silence restant nombreux en dépit de ce programme, Batencour prévoit même l’attitude du maître durant ces moments de potentielle démobilisation pour les enfants :

Quand on touchera l’orgue, le Maistre pourra faire la ronde ou reveuë pendant le temps que l’on jouëra les Antiennes, pour remarquer ceux qui ne prient pas Dieu, ou qui causent, & les adertir doucement. Quand on ne touchera l’orgue, il ne laissera de faire cette reveuë une fois durant les Psalmes des Vespres. Quand il y aura un respons à Vespres ; il advertira ceux qui chantent, de lire les Litanies du S. Nom de Iesus ou de la saincte Vierge, commençant dès que l’on chantera le Capitule, durant ce temps iusques à l’Hymne […]11Ibid., p. 170.

Bien que dénué de toute notation musicale, le traité de l’Escole paroissiale dévoile finalement une part importante des conditions effectives de la pratique du plain-chant par les écoliers au milieu du XVIIe siècle.

Les Principes du Plein-chant (1669)

De ce point de vue, l’Instruction de 1669 prend le contrepied de la version de 1654 : n’évoquant presque plus la participation des enfants au chant des offices, elle comprend en revanche une méthode placée en conclusion de sa dernière partie (exemple 1).

ex. 1 – Batencour, Instruction methodique… (p. 355-360 [sic pour 395-400])

Partisan de la gamme double, Batencour – ou celui qui lui a préparé cette section de l’ouvrage – rejoint en cela les nombreux auteurs pour qui ce système rendait plus accessible la lecture de la notation musicale12Xavier Bisaro, “Une Tradition en chantier : les méthodes de plain-chant “nouvelles et faciles” sous l’Ancien Régime », Acta musicologica, LXXXVII/1 (2015), p. 1-29.. La concision recherchée de cette méthode lui donne un tour très empirique. Après avoir noté les gammes ut-ut et sol-sol en plusieurs clefs, Batencour précise la place du demi-ton sur ces échelles sans chercher à théoriser son propos : “Il ne faut pas se mettre en peine, pour vouloir remarquer ce demy ton avec trop d’exactitude, il se fait presque naturellement13Jacques de Batencour, Instruction méthodique pour l’ecole paroissiale, dressée en faveur des petites Ecoles, Paris, Chez Pierre Trichard, 1669, p. 358.”. Après avoir exposé une version très abrégée des habituels exercices de mémorisation des intervalles disjoints (exemple 2), Batencour confirme son pragmatisme :

il resteroit plusieurs choses à dire, tant pour les avis que l’on pourroit donner pour bien chanter ; que pour des autres difficultez -, qui se rencontrent dans le plein chant ; mais il faudroit un Livre entier : L’on pourra se servir de ceux qui ont déja êté mis en lumiere sur ce sujet. Ce que nous avons marqué, suffit pour enseigner aux Enfans les Principes de cette Methode14Ibid., p. 360..

La vocation de ces pages d’exercice paraît étroite de prime abord. Lorsqu’il énumère les compétences souhaitables du maître d’école, Batencour ne mentionne pas le plain-chant :

Le Maître doit avoir non seulement les Vertus Theologales & Morales, mais il doit posseder les sciences qu’il a à enseigner en son Ecole : non seulement pour s’en servir, mais la methode facile de les enseigner à ses écoliers utilement : comme par exempl, dans les Ecoles ordinaires on y doit enseigner (outre la pieté, civilité, bonnes moeurs) à lire, écrire, compter, jetter aux jettons & à la plume, & les principes du Latin & du Grec à ceux qui y seront propres, pour les rendre capables d’entrer en quelque bon College & y être des meilleurs de leur Classe15Ibid., p. 16..

Batencour étant inspiré par un modèle plus urbain que rural16Outre que son Instruction est adressée prioritairement aux maîtres d’école du diocèse de Paris, Batencour fait état à plusieurs reprises des aspects les plus avancés possibles de l’instruction élémentaire, et notamment de l’enseignement du latin et du grec préparatoire à l’entrée dans un collège. Pour cette raison, ses ambitions scolaires semblent plus adaptées à la culture bourgeoise urbaine ou semi-urbaine qu’à celle des populations rurales les plus modestes., le maître d’école tel qu’il le définit exerce donc ses fonctions scolaires à plein temps sans assumer celles de premier chantre à l’église.

De plus, la seule mention explicite dans l’Instruction de l’enseignement du plain-chant ne concerne qu’une petite part des écoliers, c’est-à-dire ceux d’entre eux ayant déjà reçu la tonsure et devant être traités en fonction de leur future fonction sacerdotale :

Si l’enfant est Tonsuré, il ne sera receu en l’Ecole, sinon en habit décent à un Ecclesiastique, ) sçavoir étant revêtu d’une Soûtane troussée, & un cour-manteau noir pour les jours de leçon, & un surplis qui demeurera en l’Ecole, pour aller à l’Eglise, & pour servir à la Messe tous les jours d’Ecole, & au service Paroissial des Festes & Dimanches, avec la permission de Monsieur le Curé du lieu.
Le Maître aura un soin spécial de ces enfans, leur donnant en l’Ecole, une place honorable, & séparée des autres, leur parlant souvent de la vie Clericale, & faisant en sorte qu’ils ne jouent point avec les autres : & même il leur pourra montrer le Plein-chant, & les attirer pour se promener & se recréer avec luy17Ibid., p. 66-67..

Hormis cette précision, l’organisation de l’école pas plus que son emploi du temps ne semblent accorder une place déterminée à la pratique du chant. La liste des “officiers” (les écoliers chargés de seconder le maître) ne prévoit pas de psalmistes, contrairement à ce que Démia conseillera quelques années plus tard. Il n’est pas non plus question de temps scolaire réservé au chant.

Pourtant, l’ouvrage de Batencour dans sa version de 1669 fait état de manière implicite et à plusieurs reprises du chant de tous les écoliers. Pour s’en rendre compte, il faut d’abord considérer la polysémie du verbe “dire” fréquemment employé à propos des prières que les enfants doivent apprendre par cœur ou lire avant de les oraliser. Selon Batencour, “dire” induit en effet l’acte de chanter : le contenu du troisième livre de lecture latine pour les élèves doit ainsi comporter les hymnes propres du diocèse qui se “disent18Ibid., p. 172.” [sic] à vêpres. Il n’est donc pas inconcevable que les multiples prières “dites” par les écoliers en classe aient été effectivement chantées.

En outre, la préparation des enfants à l’assistance aux vêpres dominicales s’organise – comme dans la version de 1654 – en prévision de leur contribution au chant des psaumes et, justement, de l’hymne :

Aussi-tost que la cloche sonnera pour commencer Vespres, il les conduira à l’Eglise, les advertissant auparavant des Pseaumes & Hymnes que l’on y doit chanter, à la fin de l’Antienne de nôtre-Dame19Ibid., p. 132..

La proposition de confier au enfants des psautiers en guise de quatrième livre de lecture latine20Ibid., p. 172-173. confirme que le répertoire vespéral contribuait à une forme d’initiation continue des enfants aux formes graphiques (unité du verset, césure de la médiation) et aux conventions de la psalmodie.

Enfin, l’apprentissage de la lecture selon Batencour offre de nombreux points de contact avec les conseils élémentaires dispensés dans la littérature sur le plain-chant. Même si les textes latins de l’Instruction sont reproduits sans accentuation, l’auteur insiste à diverses reprises sur la nécessité de “parler haut, distinctement, posément, garda[n]t les points & virgules, s’arrestant un peu à chaque virgule, & un peu davantage au point, & aux deux points21Ibid., p. 75.”. Batencour consacre finalement un paragraphe complet à la discipline du bien-prononcer :

1. Il faut toûjours prendre garde, que l’Enfant prononce bien toutes les syllabes, & quand il lira les mots, qu’il les prononce avec leurs Accens, faisant observer exactement la quantité des veritables Latins, 2. Quand ils liront les periodes entieres, il leur fera observer les virgules, & les Points ; les faisant arrester un-peu à la Virgule, & plus aux deux Points ; & faire prendre leur haleine à chaque point22Ibid., p. 180..

En appliquant ces préceptes aux prières usuelles (Pater, Ave, Credo…) ainsi qu’à celles qui rythmaient la journée scolaire (exemple 2), Jacques de Batencour contribuaient ainsi à faire des petites écoles un lieu de transmission d’une forme renouvelée de civilité latine au XVIIe siècle.

PrièresBatencour

ex. 2 – Batencour, Instruction methodique… (p. 152)

 (X. Bisaro, mai 2015 – juin 2016)

Sources et bibliographie

Sources

Bibliographie

Autour de ce sujet

Les commentaires sont clos.

    Notes   [ + ]

    1. Étonnamment, l’Instruction de Batencour n’a pas encore fait l’objet d’une étude à part entière hormis l’article de Dominique Julia sur sa partie catéchétique.
    2. L’Instruction (1669) est dédiée au Chantre de Notre-Dame et sa première version (L’Escole paroissiale, 1654) a été réalisée par Pierre Targa, imprimeur de l’archevêque de Paris.
    3. Dans la Préface (non paginée) de la version de 1669, Batencour revendique dix-huit années d’expérience de l’instruction scolaire. D’autres allusions à son expérience des écoliers sont glissées dans la version de 1654.
    4. Cette méthode de plain-chant est absente de la première version de l’ouvrage
    5. Yves Poutet, “L’auteur de l’Escole paroissiale et quelques usages de son temps (1654)”, Cahiers lasalliens, XLVIII (1988), p. 4.
    6. Poutet, “L’auteur de l’Escole paroissiale…“, p. 11.
    7. Jacques de Batencour, L’Escole paroissiale ou la manière de bien instruire les enfans dans les petites escoles, Paris, Chez Pierre Targa, 1654, p. 165.
    8. Ibid., p. 168.
    9. Ibid., p. 174 et 181.
    10. Ibid., p. 169-170.
    11. Ibid., p. 170.
    12. Xavier Bisaro, “Une Tradition en chantier : les méthodes de plain-chant “nouvelles et faciles” sous l’Ancien Régime », Acta musicologica, LXXXVII/1 (2015), p. 1-29.
    13. Jacques de Batencour, Instruction méthodique pour l’ecole paroissiale, dressée en faveur des petites Ecoles, Paris, Chez Pierre Trichard, 1669, p. 358.
    14. Ibid., p. 360.
    15. Ibid., p. 16.
    16. Outre que son Instruction est adressée prioritairement aux maîtres d’école du diocèse de Paris, Batencour fait état à plusieurs reprises des aspects les plus avancés possibles de l’instruction élémentaire, et notamment de l’enseignement du latin et du grec préparatoire à l’entrée dans un collège. Pour cette raison, ses ambitions scolaires semblent plus adaptées à la culture bourgeoise urbaine ou semi-urbaine qu’à celle des populations rurales les plus modestes.
    17. Ibid., p. 66-67.
    18. Ibid., p. 172.
    19. Ibid., p. 132.
    20. Ibid., p. 172-173.
    21. Ibid., p. 75.
    22. Ibid., p. 180.
  • Pour citer cette page :
    Xavier Bisaro, Cantus Scholarum, <https://www.cantus-scholarum.univ-tours.fr/ressources/sources/methodes-faciles-de-plain-chant/instruction-1669/>, consulté le 21 septembre 2017.