Le Maître et la Maîtresse d’école – A. Bosse (1638)

 

 

Réalisme de l’irréel

Au sein d’une abondante production artistique et théorique1Sur ce dernier aspect, cf. Frédérique Lemerle, “Les livres d’architecture du graveur Abraham Bosse”, Le livre et l’architecte, Wavre, Mardaga, 2011, p. 173-179, ainsi que les ouvrages de Bosse mis en ligne et commentés sur le site Architectura., le graveur Abraham Bosse (c1604-1676) consacra deux de ses œuvres à l’instruction scolaire : Le Maistre d’école et La Maistresse d’école. D’une composition similaire, ces images comportent chacune une série de quatrains qui, selon l’usage du temps, commentent la scène représentée. En cela, elles forment un diptyque dessiné probablement vers 16382Cette date a été établie en fonction de l’almanach visible sur le mur gauche de la classe du maître. Cf. Sophie Loin-Lambert, Maxime Préaud (dir.), Abraham Bosse, savant graveur, s. l., Bibliothèque nationale de France, Musée des Beaux-Arts de Tours, 2004, p. 189..

Les intérieurs où prennent place le maître et la maîtresse attestent un niveau social plus élevé que celui des régents de petites écoles paroissiales. Même si le maître semble vivre dans sa salle d’école (ce qu’indique le lit placé au fond à droite de l’image), la hauteur du plafond, l’ample vitrage et l’armoire à serrures dénotent un niveau de vie confortable. Sans être aussi garnies que la bibliothèque d’un érudit, les étagères surplombant le maître comportent un appréciable nombre de livres et des objets moins identifiables (boîtes, fioles).

La maîtresse d’école couche également dans sa salle mais dispose d’une domestique à son service – qui se laisse apercevoir en train de balayer une cuisine – et détient du mobilier (chaises, tabourets, coffre, paravent et peut-être un miroir). De plus, l’encadrement de la Crucifixion accrochée sur le mur du fond et les volets intérieurs témoignent d’un confort de vie certain. Les tenues des élèves du maître comme de la maîtresse confirment cette situation : tous chaussés (un garçon est même équipé d’éperons !), ils sont coiffés avec soin, vêtus d’habits relevés de tissus ouvragés et de rubans, quelques filles portant un collier. Le lieu d’inscription de ces scènes n’est pourtant pas d’un réalisme complet. Si elles font plutôt référence à l’instruction dispensée par des maîtres indépendants en milieu urbain, la fenêtre de la salle de la maîtresse (exemple 1) donne à voir un paysage plus indéterminé.

Bosse-fenêtreex. 1 – Abraham Bosse, La Maîtresse d’école (détail)

Abraham Bosse étant de confession réformée, il serait tentant de considérer que ces gravures dépeignent des maîtres huguenots dont l’activité était prévue par l’Édit de Nantes3Les petites écoles de confession réformée sous l’Ancien Régime restent peu étudiées. Parmi une bibliographie ancienne, cf. Jacques Maurin, Les écoles primaires protestantes avant la révocation de l’Édit de Nantes, Montauban, Granié, 1892. : son article XXII stipulait en effet “qu’il ne sera fait différence ni distinction, pour le fait de ladite religion, à recevoir les écoliers pour être instruits ès universités, collèges et écoles, et les malades et pauvres ès hôpitaux, maladreries et aumônes publiques”. Cependant, aucun indice ne qualifie confessionnellement les sujets ici représentés.

Un enseignement en train de se faire

Dans les deux gravures, le maître et la maîtresse font réciter des élèves selon la méthode individuelle, qui consistait à faire défiler les enfants un par un devant le régent (exemples 2 et 3).

Bosse-détailMaîtreex. 2 – Abraham Bosse, Le Maître d’école (détail)

Bosse-détailMaîtresseex. 3 – Abraham Bosse, La Maîtresse d’école (détail)

 

L’activité effectuée sous le contrôle de la maîtresse est la plus reconnaissable. À l’aide d’un stylet (la “pointe” préconisée, par exemple par Scipion Roux4Scipion Roux, Methode nouvelle pour apprendre aux enfants, à lire parfaitement bien le Latin & le François, Paris, Chez Antoine Warin, 1694.), celle-ci désigne les lettres, syllabes ou mots à prononcer, l’enfant s’aidant par ailleurs de son doigt pour régler sa propre avancée dans l’exploration du matériau graphique. Le format réduit de l’ouvrage tenu en main par la maîtresse est proche de celui des livres dont les deux autres élèves à proximité sont munies : il serait plausible que cette “classe” apprenne à lire à partir d’un seul et même support, possiblement un livre d’heures. La posture assise et détendue de l’enfant au côté droit de la maîtresse signifie qu’elle est en train de suivre silencieusement le travail de l’élève en plein exercice. En revanche, cette dernière adopte la rectitude décrite par les pédagogues de l’enseignement de la lecture au XVIIe siècle. Ainsi, chez Roux :

Ayez soin qu’un enfant lise le corps & la teste droits, & nullement penchez d’aucun costé, sans s’appuyer en nulle maniere. Faites luy ouvrir la bouche assez, pour bien prononcer distinctement les lettres & les syllabes d’une voix haute, ferme & uniforme, c’est-à-dire, d’un mesme ton de voix […]5Roux, op. cit., p. 45.

Du côté du maître, il peu probable que le passage individuel des élèves soit dédié à la lecture. Le cahier de format moyen et non relié posé sur les genoux paraît contenir une écriture manuscrite. De plus, il ressemble à celui apporté par un élève s’avançant vers lui (ce garçon tenant dans sa main gauche un porte-plume) et à ceux dont sont équipés les élèves écrivant au second plan. Enfin, cette partie de la gravure est très proche de la description de la “Manière de corriger & visiter les [élèves] Ecrivains” par Batencour dans son Ecole paroissiale6”La Methode de corriger les Exemples des enfans, est, de les faire venir le matin à la place du Maître, qui doit avoir une Tablette pour cela devant soy, avec une plume & un cornet d’encre, & à mesure que l’un sera corrigé, l’autre suivra.” ; Jacques de Batencour, Instruction methodique pour l’ecole paroissiale, Paris, Chez Pierre Trichard, p. 202..

Bosse-Maître-écolièreex. 4 – Abraham Bosse, Le Maître d’école (détail)

Un fouet végétal en main, le maître est donc en cours de vérification d’exercices d’écriture, activité dominant cette scène et réservée au garçons, eux-mêmes majoritaires parmi les enfants représentés. Seule exception à cette excluvité : reconnaissable au bas de sa robe, une écolière a trouvé place parmi les “écrivants”.

Pendant ce temps, les petites filles à droite bavardent, l’une d’elle pose sa main sur un livre alors qu’une autre, séparée du groupe, est en train de lire. La dernière, au fond de la pièce, joue avec un chat posté en haut des montants du lit. En cela, la répartition des enfants dans la gravure du Maître est représentative l’inégal accès à l’apprentissage de l’écriture selon les sexes qui était de mise au XVIIe siècle, y compris dans les milieux favorisés7Martine Sonnet, L’éducation des filles au temps des Lumières, Paris, Les Éditions du Cerf, 2001 (1ère éd. 1987). Cependant, c’est à la même époque que se développe une prise en compte particulière de l’instruction des jeunes filles. Cf. Michel Fiévet, L’invention de l’école des filles : des amazones de Dieu aux XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, Imago, 2006..

 



L’assignation de genre des fillettes, ici assez marquée, est pareillement perceptible dans la gravure de La Maîtresse : deux des quatre strophes qui l’accompagnent évoquent discrètement “l’Enfant dont l’exercice est de blesser et d’enflammer”, autrement dit l’Amour qui “contentera leurs passions” une fois que les jeunes élèves seront devenues adultes. Au contraire, le texte de la gravure du Maître n’envisage les élèves qu’au travers de leur état d’enfant, présentés sous un jour nostalgique aux adultes regardant l’image :

Toy qui te mocques de leurs jeux

Scache qu’ils sont pleins d’innocence

Et souvien-toy qu’en ton Enfance,

Tu cherchois à faire comme eux.

La dimension sonore de l’enseignement scolaire paraît absente de cette figuration d’élèves disciplinés et appliqués : tout juste est-elle perceptible à la lecture des quatrains du Maître qui rappellent que le régent est “accoustumé parmi le bruit”. Alors que Bosse produisit de nombreuses scènes musicales8Cf. par exemple David J. Buch, “The coordination of text, illustration, and music in a seventeenth-century lute manuscript: La rhétorique des dieux“, Imago musicae, VI (1989), p. 39-81., cet effacement de l’oralisation maîtrisée ou chahuteuse contribue à l’impression de parfaite – et factice – harmonie produite par l’égalité des allures et attitudes des enfants.

Au regard de l’iconographie scolaire du XVIIe siècle, ces deux gravures se distinguent par leur ton sérieux. Alors que les peintres flamands se plaisent, dans la lignée de Bruegel, à accentuer soit la trivialité de l’enseignement scolaire soit le désordre effervescent qui pouvait l’accompagner, Bosse le rattache au monde précieux dont il s’était fait l’observateur attentif.

X. Bisaro (mars 2016)

Références des œuvres

Abraham Bosse, Le Maître d’école, v. 1638 – 254 x 322 trait carré ; 257 x 326 au coup de planche – BnF, Département des Estampes et de la Photographie, ED-30 (A,4)-FOL.

Abraham Bosse, La Maîtresse d’école, v. 1638 – 255 x 324 trait carré – BnF, Département des Estampes et de la Photographie, ED-30 (A,4)-FOL.

Bibliographie et ressources électroniques

Bibliographie

Ressources électroniques

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    Notes   [ + ]

    1. Sur ce dernier aspect, cf. Frédérique Lemerle, “Les livres d’architecture du graveur Abraham Bosse”, Le livre et l’architecte, Wavre, Mardaga, 2011, p. 173-179, ainsi que les ouvrages de Bosse mis en ligne et commentés sur le site Architectura.
    2. Cette date a été établie en fonction de l’almanach visible sur le mur gauche de la classe du maître. Cf. Sophie Loin-Lambert, Maxime Préaud (dir.), Abraham Bosse, savant graveur, s. l., Bibliothèque nationale de France, Musée des Beaux-Arts de Tours, 2004, p. 189.
    3. Les petites écoles de confession réformée sous l’Ancien Régime restent peu étudiées. Parmi une bibliographie ancienne, cf. Jacques Maurin, Les écoles primaires protestantes avant la révocation de l’Édit de Nantes, Montauban, Granié, 1892.
    4. Scipion Roux, Methode nouvelle pour apprendre aux enfants, à lire parfaitement bien le Latin & le François, Paris, Chez Antoine Warin, 1694.
    5. Roux, op. cit., p. 45.
    6. ”La Methode de corriger les Exemples des enfans, est, de les faire venir le matin à la place du Maître, qui doit avoir une Tablette pour cela devant soy, avec une plume & un cornet d’encre, & à mesure que l’un sera corrigé, l’autre suivra.” ; Jacques de Batencour, Instruction methodique pour l’ecole paroissiale, Paris, Chez Pierre Trichard, p. 202.
    7. Martine Sonnet, L’éducation des filles au temps des Lumières, Paris, Les Éditions du Cerf, 2001 (1ère éd. 1987). Cependant, c’est à la même époque que se développe une prise en compte particulière de l’instruction des jeunes filles. Cf. Michel Fiévet, L’invention de l’école des filles : des amazones de Dieu aux XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, Imago, 2006.
    8. Cf. par exemple David J. Buch, “The coordination of text, illustration, and music in a seventeenth-century lute manuscript: La rhétorique des dieux“, Imago musicae, VI (1989), p. 39-81.
  • Pour citer cette page :
    Xavier Bisaro, Cantus Scholarum, <https://www.cantus-scholarum.univ-tours.fr/ressources/iconographie/bosse/>, consulté le 18 novembre 2017.