Le Cahier de Louis-François Huet (1820)

Huet-titre

 

Musicien intéressé par les livres de chœur anciens, Jean-Christophe Candau (directeur musical de l’ensemble Vox Cantoris) a découvert au cours de ses recherches le Cahier de plain-chant (1820) de Louis-François Huet, maître d’école à Saint-Sauveur-lès-Bray (ancien diocèse de Sens, département de Seine-et-Marne)1L’auteur remercie M. Jean-Christophe Candau pour sa généreuse mise à disposition de ce manuscrit.. D’une facture proche du cahier de Jean-Baptiste Levasseur, ce document dévoile plusieurs éléments de continuité dans le métier de maître d’école entre la fin de l’Ancien Régime et le commencement de l’époque concordataire, ainsi que la richesse du répertoire cantoral de paroisses même modestes sous la Restauration.

Le copiste du Cahier

Louis-François Huet est issu d’une dynastie scolaire remontant à l’Ancien Régime et toujours vivace sous la IIIe République. Il naquit le 27 février 1781 dans la paroisse de Saint-Sauveur-lès-Bray2Archives départementales de Seine-et-Marne, registre BMS de Saint-Sauveur-lès-Bray, 5MI5820, vue 286., son père Edme en étant le maître d’école (ce qui conduisait ce dernier à signer la plupart des actes paroissiaux)3Né vers 1737, Edme Huet est retrouvé mort le 9 pluviôse an XIII (29 janvier 1800) après s’être noyé dans une rivière (Archives départementales de Seine-et-Marne, actes de décès de la commune de de Saint-Sauveur-lès-Bray (an XIII), 5MI5820, vue 499).. Alors qu’il est encore mineur mais déjà instituteur, il se marie le 3 Frimaire an X (24 novembre 1801) à Savins avec Marie-Madeleine Bureau, dont le père Louis-Antoine était instituteur de la commune4Archives départementales de Seine-et-Marne, actes de mariage de la commune de Savins (an X), 5MI7437, vue 54. Selon l’acte, l’épouse était née à Barbey vers 1780.. Enfin, un des déclarants de son décès le 29 septembre 1873 à l’âge de 92 ans5Archives départementales de Seine-et-Marne, actes d’état-civil de la commune de Saint-Sauveur-lès-Bray, 5MI5823, vue 86., n’est autre que son fils, Léon Isidore, devenu à son tour instituteur de Saint-Sauveur-lès-Bray6Léon Isidore Huet était né le 19 août 1816 à Saint-Sauveur-lès-Bray ; Archives départementales de Sainte-et-Marne, actes d’état-civil (1801-1825), 5MI5821, vue 247. Sa mère, Marie-Madeleine Bureau, est alors qualifiée de couturière..

La constitution de cette lignée de maîtres d’école s’est accompagnée d’un ancrage de la famille au sein de la paroisse puis de la commune de Saint-Sauveur-lès-Bray située à proximité de Provins. Les frères aînés de Louis-François, Nicolas (né vers 1775)7Nicolas Huet est témoin au mariage de Louis-François ; Archives départementales de Seine-et-Marne, actes de mariage de la commune de Savins (an X), 5MI7437, vue 55. et Jacques-Georges (né vers 1777)8Acte de mariage de Jacques Georges Huet, Archives départementales de Seine-et-Marne, actes de mariage de la commune de Saint-Sauveur-lès-Bray (an X), 5MI5821, vue 13. demeurent au village en exerçant des professions distinctes de celle de leur cadet. D’autres membres probables de la famille y vivent, tels que le sabotier Pierre Huet9Acte de naissance de Marie-Madeleine Huet, fille de Pierre-François, le 16 Ventôse an XI (7 mars 1803) ; Archives départementales de Seine-et-Marne, actes d’état-civil de la commune de Saint-Sauveur-lès-Bray (1801-1825), 5MI5821, vue 29.. La famille et la parentèle de Louis-François étaient donc bien implantées au sein d’une communauté d’à peine plus de deux cents habitants.

Le Cahier de Louis-François Huet reflète les fonctions habituelles d’un maître d’école laïc au XIXe siècle. Contenant des pièces de plain-chant, il est évidemment lié à la charge de chantre paroissial que son détenteur assumait. Parfaitement calligraphié, il atteste aussi sa maîtrise de l’art d’écrire qu’il transmettait aux écoliers du village. Enfin, des documents administratifs ont été utilisés pour sa reliure : quelques fragments de feuilles ayant servi au recensement de la population de Saint-Sauveur-lès-Bray révèlent que Huet rendait service à la municipalité en tenant ses écritures (exemple 1).

Huet-recensement

ex. 1 – Fragment de recensement à la fin du Cahier

Un répertoire des grands jours

Malgré l’absence d’indications explicites, les pièces contenues dans le Cahier sont destinées à des circonstances liturgiques exceptionnelles. Ouvrant le recueil, l’intitulé “Chants du Kyrie eleison, du Gloria in excelsis…” précède la messe du 1er ton d’Henry Dumont, habituellement réservée aux messes les plus solennelles. Le reste du recueil contient des pièces pour les fêtes de saint Paterne et de saint Pavace : les proses Se totum ovibus dantem Pavacium et In Paternum jubilemus (cette dernière sur l’air du Lauda Sion), un “Répons du jour de Saint Pavace” (Ipse est directus) et un autre “de St Paterne” (In fraude circunvenientium). Le premier de ces saints était l’objet d’une commémoration le 12 novembre dans l’ancien diocèse de Sens10Breviarium senonense, Sens, Apud P. Harduinum Tarbé, 1780, pars autumnalis, p. 504. Le calendrier de ce diocèse sous l’Ancien Régime mentionnait également un autre saint Paterne, évêque d’Avranches, le 16 avril ; Livre d’Eglise à l’usage du diocèse de Sens, Sens, Chez Mde. Veuve Tarbé, 1785, non paginé. tout comme dans le calendrier du nouveau diocèse de Meaux au commencement du XIXe siècle11Breviarium meldense, Meaux, In Majori Seminario, 1834, pars autumnalis, p. 463., alors que le second ne figure dans aucun de ces livres. Or, ces saints étaient les deux titulaires de l’église paroissiale de Saint-Sauveur-lès-Bray : le cahier copié par Louis-François Huet lui servait par conséquent à chanter lors de la fête patronale. Néanmoins, les coins des pages portant la “messe de Dumont” étant beaucoup plus sales que les autres, il est probable que ce livre fut utilisé par Huet pour d’autres solennités au cours desquelles il chantait la célèbre messe.

Le reste du Cahier comprend deux pièces eucharistiques (le motet Adoremus in aeternum et l’hymne Panis Angelicus dans une version prévue pour “l’élévation, le jour du St Sacrement”) et le répons de complies In manus tuas Domine. Enfin, une main postérieure a copié au crayon un Sub tuum SubTuum à l’occasion de la rédaction d’un court texte liminaire (cf. infra).

Entre belle copie et pragmatisme

Le Cahier de Huet a été réalisé avec un grand soin selon les conventions des manuscrits de plain-chant de la fin de l’Ancien Régime : notation carrée, barres de mot, encres de couleur… Même le s longs-long était encore de rigueur pour un maître d’école en 1820. Celui-ci était en outre un copiste de plain-chant aguerri. La régularité et le calibrage de son écriture sont exemplaires tant pour le texte que pour la notation musicale, alors que  lettrines et caractères travaillés ponctuent le Cahier (exemple 2) auquel l’utilisation d’une encre turquoise apporte une touche d’originalité. À peine peut-on déceler de rares endroits trahissant l’insertion d’une note oubliéeerreur.

ex. 2 – Lettrines et caractères ouvragés dans le Cahier

Quelques ajouts mineurs2e-main ont été portés au propre par une main ultérieure. Mais le complément le plus remarquable se trouve en tête du recueil (exemple 3).

datationex. 3 – Ajout en tête du Cahier

D’une main encore sûre, Louis-François Huet – à moins qu’il ne s’agisse de son fils – a rédigé cette brève notice de présentation du recueil. Presque un demi-siècle après la copie du Cahier, ces lignes situent son auteur et précise qu’il le réalisa “avec ses plumes et sans aucun autre instrument”, c’est-à-dire sans recourir aux pochoirs couramment employés pour ce type d’ouvrage. Les derniers mots ont pour objet d’authentifier, non sans une certaine gravité, le manuscrit, comme s’il devait servir de témoin du savoir-faire de copiste et de chantre de Louis-François Huet aux yeux de ses successeurs ou de ses descendants.

Hormis la strate de copie principale, l’exécution des pièces de ce manuscrit a nécessité des ajustements ultérieurs tels que la numérotation des strophes de prosenuméro, la suppression d’une périélèsesuppression, l’ajout de dièsesdièse, la corrections d’un détail du textecorrection-texte. Plus inhabituelle est l’indication d’une transpositiontransposition demandée à un éventuel serpentiste ou, plus tardivement, à un accompagnateur tenant l’harmonium12La formulation de cette transposition est d’ailleurs obscure. D’une part, la mention en haut de page requiert de “baisser d’un ton” alors que les noms de notes ajoutés au-dessus de la portée font état d’une transposition à la quinte..

Un très long Moyen Âge

Le style des pièces copiées par Louis-François Huet témoigne de la complexité “culturelle” du plain-chant de son époque. La messe du 1er ton de Dumont et les motets découlent du passé le plus récent du chant ecclésiastique, même si Huet leur applique l’ancestrale périélèsepériélèse. Par contre, les répons pour les offices de saint Pavace et de saint Paterne portent la marque d’une origine plus lointaine.

réponsex. 4 – Répons In fraude pour la Saint-Paterne [extrait]

Leur prolixité mélodique et la ponctuelle inversion du rapport entre accentuation latine et placement des mélismes (exemple 4) incitent à penser que Louis-François Huet les a copiés à partir de supports anciens, ou qu’il s’est inspiré de modèles anciens pour leur adapter les textes propres à ces solennités.

X. Bisaro (juin 2016)

Consultation du manuscrit

Autour de ce sujet

Les commentaires sont clos.

    Notes   [ + ]

    1. L’auteur remercie M. Jean-Christophe Candau pour sa généreuse mise à disposition de ce manuscrit.
    2. Archives départementales de Seine-et-Marne, registre BMS de Saint-Sauveur-lès-Bray, 5MI5820, vue 286.
    3. Né vers 1737, Edme Huet est retrouvé mort le 9 pluviôse an XIII (29 janvier 1800) après s’être noyé dans une rivière (Archives départementales de Seine-et-Marne, actes de décès de la commune de de Saint-Sauveur-lès-Bray (an XIII), 5MI5820, vue 499).
    4. Archives départementales de Seine-et-Marne, actes de mariage de la commune de Savins (an X), 5MI7437, vue 54. Selon l’acte, l’épouse était née à Barbey vers 1780.
    5. Archives départementales de Seine-et-Marne, actes d’état-civil de la commune de Saint-Sauveur-lès-Bray, 5MI5823, vue 86.
    6. Léon Isidore Huet était né le 19 août 1816 à Saint-Sauveur-lès-Bray ; Archives départementales de Sainte-et-Marne, actes d’état-civil (1801-1825), 5MI5821, vue 247. Sa mère, Marie-Madeleine Bureau, est alors qualifiée de couturière.
    7. Nicolas Huet est témoin au mariage de Louis-François ; Archives départementales de Seine-et-Marne, actes de mariage de la commune de Savins (an X), 5MI7437, vue 55.
    8. Acte de mariage de Jacques Georges Huet, Archives départementales de Seine-et-Marne, actes de mariage de la commune de Saint-Sauveur-lès-Bray (an X), 5MI5821, vue 13.
    9. Acte de naissance de Marie-Madeleine Huet, fille de Pierre-François, le 16 Ventôse an XI (7 mars 1803) ; Archives départementales de Seine-et-Marne, actes d’état-civil de la commune de Saint-Sauveur-lès-Bray (1801-1825), 5MI5821, vue 29.
    10. Breviarium senonense, Sens, Apud P. Harduinum Tarbé, 1780, pars autumnalis, p. 504. Le calendrier de ce diocèse sous l’Ancien Régime mentionnait également un autre saint Paterne, évêque d’Avranches, le 16 avril ; Livre d’Eglise à l’usage du diocèse de Sens, Sens, Chez Mde. Veuve Tarbé, 1785, non paginé.
    11. Breviarium meldense, Meaux, In Majori Seminario, 1834, pars autumnalis, p. 463.
    12. La formulation de cette transposition est d’ailleurs obscure. D’une part, la mention en haut de page requiert de “baisser d’un ton” alors que les noms de notes ajoutés au-dessus de la portée font état d’une transposition à la quinte.
  • Pour citer cette page :
    Xavier Bisaro, Cantus Scholarum, <https://www.cantus-scholarum.univ-tours.fr/ressources/sources/livres-de-chant-notes/huet>, consulté le 21 septembre 2017.