Nouvelle Methode pour apprendre le plein-chant (1691)

 

 

Nouvelle methode pour apprendre le plein-chant
où sont contenus les Communs & Offices particuliers
à l’usage es Religieux & Religieuses de l’ordre de S. François

Paris, De l’Imprimerie de Christophe Ballard

Se vend chez Edme Couterot, 1691

methode1691-titre

retour vers les méthodes de plain-chant

Si la Preface de cette méthode exploite les images conventionnelles des défenses apologétiques du chant de l’Église, elle revêt un sens particulier s’agissant d’un ouvrage adressé à des religieuses et religieux franciscains. Alors que la question de l’opportunité de chanter l’office “en note” se posait depuis la fondation des premières communautés franciscaines, les différentes branches de cette grande famille régulière avaient adopté au XVIIe siècle des positions divergentes quant à cet objet, certaines ayant pris parti pour des formes radicalement simplifiées de cantillation pour des raisons tant pratiques que symboliques1Fabien Guilloux, “Sans étenduë de voix, sans tons, & sans chant : les réguliers et l’abandon du chant grégorien – l’exemple capucin”, Le Jardin de musique, V/2 (2008), p. 61-79..

Cette Nouvelle methode était destinée aux Récollets, ainsi que l’atteste l’autorisation du Provincial de Saint-Denis-en-France placée en conclusion du volume. En raison de la relative autonomie de ses provinces, cette réforme franciscaine n’avait pas admis de principe uniforme en matière de chant2Fabien Guilloux, “Musique et identités franciscaines en France (XVe-XVIIe siècles)”, Études Franciscaines, I/1-2 (2008), p. 70. Les provinces récollettes n’adopteront pas de législation commune avant 1773.. Néanmoins, une tendance générale se dégage des décisions prises par les Récollets aux XVIIe siècle : tout en excluant la polyphonie (acceptée voire prescrite chez les Observants et les Conventuels) et en instituant parfois des formes de chant “sans note”, les Récollets se montraient plus ouverts à la pratique du plain-chant noté que les Capucins3Ibid., p. 77.. En cela, les Frères mineurs récollets étaient adeptes d’une “pauvreté sonore4Ibid., p. 85.” tempérée.

Probablement jamais utilisée à titre scolaire, cette méthode permet d’observer les convergences et les écarts qui pouvaient exister entre écoliers et religieux au stade de leur initiation au chant. Ce point de vue est d’autant plus envisageable que cette publication d’utilité conventuelle procédait d’une précédente publication à plus large vocation.

Une entreprise religieuse et commerciale

La méthode n’occupe qu’un dixième environ de la pagination totale du volume qui la contient, la plus grande partie de celui-ci étant constituée par des offices notés communs et des propres, ainsi que diverses pièces relevant à des degrés variables de l’usage des Récollets. Il est donc logique qu’une permission émanant d’un provincial de cet ordre soit insérée en fin de volume. Celle-ci est accordée au père Romain Le Parmentier, “Predicateur & Confesseur de la mesme Province, & Prefect du Chœur de notre Couvent de Paris” et concerne un Processional des Freres Mineurs Recollets, titre qui sera finalement pris pour une nouvelle édition de ce livre (cf. ci-dessous). Ce couplage d’une méthode et d’un recueil de pièces réparties sur toute l’année liturgique permettait aux novices de disposer d’un “véritable compendium et vade mecum5Fabien Guilloux, “Les livres de chants des Récollets”, Les récollets – En quête d’une identité franciscaine, Tours, Presses universitaires François-Rabelais, 2014, vol. I, p. 291.” utile à leur apprentissage autant qu’à l’accomplissement de leurs devoirs au chœur.

Cette publication fait suite à plusieurs commentaires sur les constitutions et statuts franciscains et, en particulier, sur l’interprétation à donner de leurs préceptes musicaux. Du côté des Récollets, Jean Roussière avait traité ce problème avec pragmatisme dans ses Status et origo sacramentissimi S. Francisci Fratrum Minorum Patriarchae (1610) : selon cet auteur, les Récollets n’étaient pas soumis à l’obligation de chanter l’office sauf dans les couvents où elle était en vigueur avant le passage à la réforme récollette6Guilloux, “Musique et identités franciscaines…”, art. cit., p. 79.. Dans un autre registre, le chapitre de la province de Saint-Denys adopta en 1660 les constitutions de la Congrégation générale de 1621, ce qui revenait à légitimer le chant “à note” chez les Récollets7Ibid., p. 72.. Enfin, il faut relever que l’insertion des communautés de Récollets dans des environnements urbains avait contraint certains couvents à maintenir, sur la demande des autorités civiles ou de la population, un minimum d’offices en plain-chant8Ibid., p. 87-88.. La Nouvelle methode venait donc répondre aux besoins de formation d’un ordre qui, nolens volens, tentait de combiner une identité sonore conforme à sa conception de l’idéal franciscain avec la concession ou l’acceptation partielle du chant de l’office choral. De plus, sa parution s’inscrivait dans le cours d’une séquence de mise en ordre des usages liturgiques au sein de la province de Saint-Denys, séquence qui avait été ouverte par la promulgation d’un cérémonial propre en 16869Guilloux, “Les livres de chants…”, art. cit., p. 285..

La publication de la Nouvelle methode pourrait également avoir servi les intérêts privés d’Edme Couterot, libraire en charge de sa diffusion alors que son impression avait été confiée aux presses des Ballard. Couterot parvint en effet à glisser, après la permission, un “Catalogne de quelques Livres utils aux Religieux” occupant une pleine page10Cette concession faite au libraire se retrouve au XVIIIe siècle dans d’autres ouvrages destinés à des congrégations franciscaines. Cf. Fabien Guilloux, “Les Offices notés franciscains publiés en 1773″, Sequentia, <http://www.sequentia.huma-num.fr/docs/pres17.pdf> (consultation le 22 décembre 2015), p. 5.. Les lecteurs de la Nouvelle methode et du processionnal qui lui était adjoint pouvaient ainsi compléter leur bibliothèque auprès de ce libraire. Le même Couterot apparaît seul sur la page de titre de la réédition de la méthode en 1694, désormais dotée d’un intitulé plus fidèle au contenu de l’ouvrage (Processional… et une petite Methode au commencement pour apprendre le Plainchant). Malgré une recomposition typographique, la méthode – amputée du qualificatif de “nouvelle” dans cette version – est en tout point identique à celle de 1691 ; quant au répertoire noté, il est augmenté et disposé différemment. Autre différence notable : l’empreinte de Couterot est devenue plus importante puisque l’artisan est maintenant présenté comme le seul éditeur et que son catalogue recélant plusieurs références spécifiquement franciscaines occupe trois pages au lieu d’une en 1691.

À la même époque, Couterot se chargeait d’une des nombreuses rééditions de la Nouvelle methode de Drouaux, d’une utilisation moins ciblée que la méthode pour les Récollets. Le libraire disposait ainsi, dans les années 1690, de plusieurs voies d’accès au marché de l’édition liturgique et, plus particulièrement, à celui des ouvrages dédiés à l’enseignement du plain-chant.

Une méthode recyclée

Cette interprétation est validée par l’étude du contenu détaillé de la Nouvelle méthode, celle-ci se révélant être une version condensée de la méthode de Drouaux rééditée par Couterot en 1692.

Nouvelle methode (1691)  
Préface Drouaux (1674)
Chap. 1 – Du Chant en general Drouaux (1674 et 1692)

Chap. 2 – Des Voix, ou Sons, qui servent à chanter

Chap. 3 – Explication de cette Table

Chap. 4 – Explication de cette seconde Table

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Chap. 5 – De la connoissance des Clefs, Notes, & autres caracteres qui servent eu Plein-Chant Drouaux (1674)

Chap. 6 – Des proprietez de la voix

Chap. 7 – Des diverses manieres d’apprendre à chanter les Notes, & premierement en montant & en descendant par degrez conjoints

Drouaux (1674 et 1692)

En définitive, il apparaît que le récollet Le Parmentier, bénéficiaire de la permission de publication de la Nouvelle méthode, n’a que faiblement voire pas du tout contribué à son élaboration. Celle-ci est le résultat d’un aménagement d’une méthode antérieure visant un public indéterminé, aménagement peut-être assuré par le libraire-éditeur Couterot lui-même.

Des différences significatives ?

La Nouvelle méthode abrège en plusieurs endroits les développements du manuel originel de Drouaux. La réduction la plus frappante est l’absence de toute indication au sujet de la psalmodie : alors que Drouaux lui réserve une section entière de son ouvrage, la Nouvelle méthode pour les Récollets prend fin sur une série d’exercices solfégiques sans un mot pour ce type de chant pourtant essentiel en milieu conventuel. Il faut attendre la fin du processionnal pour trouver une bref rappel des toniques et dominantes de chaque ton (exemple 1), suivi par la notation du verset Dixit Dominus selon les divers tons et terminaisons. Le regroupement des exemples de cette table est inhabituel puisque, au lieu d’enchaîner individuellement les huit tons, plusieurs d’entre eux sont groupés par affinité de dominantes : 1 et 6 pour la dominante la ; 2, 5 et 8 pour la dominante fa ou ut solmisée fa (exemple 2) ; 3, 4 et 7 présentés séparément11Cette table psalmodique est également présente dans l’édition de 1691 ; cf. Nouvelle méthode…, op. cit., p. 152 et suivantes. Sa catégorisation des tons contredit l’abandon de la solmisation caractérisant la Nouvelle méthode puisque le regroupement des tons 2, 5 et 8 n’est cohérente qu’en vertu de la somisation fa de leurs dominantes respectives..

Psalmodie1694début

Psalmodie1694

ex. 1 – Processional… (p. 142)

ex. 2 – Processional… (p. 144)

Une tel défaut de consignes sur la psalmodie pourrait s’expliquer par le fait que les novices étaient suffisamment plongés dans la vie d’un couvent pour ne pas avoir besoin d’un enseignement théorique à ce sujet. Le séjour quotidien au chœur durant plusieurs heures pouvait suffire à communiquer aux nouveaux-venus les repères élémentaires de la psalmodie, de même que leur temps d’étude sous la direction du Maitre des novices. Tous les membres d’une communauté étaient de surcroît placés sous la responsabilité d’un Maître du chœur (ou, comme ici, d’un “Préfet du chœur”) sur qui reposait les questions de choix de tons et de de dominantes pour la psalmodie.

Malgré son laconisme, cette table psalmodique permet de situer l’usage que cet ouvrage voulait favoriser par rapport à d’autres coutumes franciscaines. En effet, l’emploi des huit tons et leur déclinaison en fonction de rangs de solennité distingue cette psalmodie de celle, très épurée, que les Capucins pratiquaient à la même époque (exemple 3)12Exemple donné par Fabien Guilloux, “Sans étenduë de voix, sans tons, & sans chant…”, art. cit., p. 76..

Boverio

ex. 3 – Zacharie Boverio, De Sacris ritibus (Naples, 1626), p. 141

Les statuts de la province récollette de Bretagne prévoyaient une semblable sobriété pour les couvents de son ressort, en tout cas pour ceux qui n’étaient astreints à aucune obligation locale de chanter “en plein chant” :

Nous deffendons aux Superieurs de permettre le chant à note […] si ce n’est aux Enterremens, Funerailles & Services des morts, aux Processions, aux trois derniers jours de la semaine Ste & pour l’exposition du Saint Sacrement13Statuts pour les Freres mineurs Recollets de la province de Bretagne, Morlaix, De l’imprimerie de La Fregere, 1675, p. 39.

Il apparaît donc que la Nouvelle méthode et le processionnal qu’elle accompagnait illustrent une approche moins restrictive de la psalmodie de l’office que celle qui prévalait dans d’autres provinces récollettes que celle de Saint-Denys14Parmi celles où le chant “sans note” était de rigueur figurent, hormis la province de Bretagne, la province de Guyenne et, plus généralement, les provinces de la France méridionale. Cf. Guilloux, “Les livres de chants…”, art. cit., p. 281.. Pour cette dernière, les Statuts de 1698 prévoyaient en effet que

On chantera le plain-chant tous les jours dans les Couvents de nôtre Province où il y aura des Noviciat ou étude ; pour ce qui est de nos petits Couvents ou hospices, les Supérieurs sont seulement exhortés de s’y rendre exacts autant que le nombre de Religieux qui reste pour le chœur pourra le permettre15Ibid., p. 282..

Inversement, la Nouvelle méthode comprend des chapitres sans équivalent dans le modèle initial fourni par la méthode de Drouaux (exemple 4).

 

ex. 4 – Methode [pour les Récollets] (chapitres 2 à 4 dans l’édition de 1694)

Le chapitre 2 (Des Voix, ou Sons, qui servent à chanter) débute par une clarification de termes théoriques (“voix”, “syllabe”, “note”, “modulation”) ainsi que par une mise en perspective des évolutions récentes de la solmisation :

L’usage des Voix est bien tel qu’il a toûjours esté, mais le nombre est augmenté ; car par l’ancienne Methode, dite des Muances, on ne se servoit que de six Voix ou Syllabes, sçavoir, d’Ut, , mi, fa, sol, la, pour apprendre à chanter ; mais par la nouvelle il y en a sept, qui sont, Ut, , mi, fa, sol, la, si, cette septième ayant esté augmentée du consentement general des plus doctes & des plus sçavans Maistres de cet Art, pour des raisons si claires & si évidentes, qu’on ne peut estre trompé en les embrassant, & il suffit seulement de dire, qu’il est maintenant plus aisé d’apprendre le Plein-Chant & la Musique en six jours, qu’on ne les apprenoit auparavant en six mois16Nouvelle methode pour apprendre le plein-chant où sont contenus les Communs & Offices particuliers à l’usage es Religieux & Religieuses de l’ordre de S. François, Paris, De l’Imprimerie de Christophe Ballard, 1691, p. 5..

Ces précisions renvoient à l’évolution de la théorie hexacordale au cours du XVIIe siècle et aux discussions qui s’ensuivirent dans le monde ecclésiastique17Xavier Bisaro, « Une Tradition en chantier : les méthodes de plain-chant “nouvelles et faciles” sous l’Ancien Régime », Acta musicologica, LXXXVII/1, 2015, p. 1-29.. Inutiles pour des écoliers utilisant la méthode de Drouaux, elles pouvaient en revanche être nécessaires en guise d’introduction d’une méthode pour religieux.

C’est peut-être en vertu de cette même raison que la Nouvelle méthode franciscaine comprend également le schéma de la Gamme simple et les explications qui lui sont afférentes (chapitres 3 et 4). Absente des éditions de la méthode signée par Drouaux, l’insertion de cette représentation de la Gamme pourrait être liée à la volonté de l’éditeur de maintenir un repère habituel des méthodes utilisées jusqu’alors pour l’initiation des ecclésiastiques au plain-chant.

 (X. Bisaro, janvier 2016)

Table des matières (édition 1691)

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Sources et bibliographie

Sources

Bibliographie

Autour de ce sujet

Les commentaires sont clos.

    Notes   [ + ]

    1. Fabien Guilloux, “Sans étenduë de voix, sans tons, & sans chant : les réguliers et l’abandon du chant grégorien – l’exemple capucin”, Le Jardin de musique, V/2 (2008), p. 61-79.
    2. Fabien Guilloux, “Musique et identités franciscaines en France (XVe-XVIIe siècles)”, Études Franciscaines, I/1-2 (2008), p. 70. Les provinces récollettes n’adopteront pas de législation commune avant 1773.
    3. Ibid., p. 77.
    4. Ibid., p. 85.
    5. Fabien Guilloux, “Les livres de chants des Récollets”, Les récollets – En quête d’une identité franciscaine, Tours, Presses universitaires François-Rabelais, 2014, vol. I, p. 291.
    6. Guilloux, “Musique et identités franciscaines…”, art. cit., p. 79.
    7. Ibid., p. 72.
    8. Ibid., p. 87-88.
    9. Guilloux, “Les livres de chants…”, art. cit., p. 285.
    10. Cette concession faite au libraire se retrouve au XVIIIe siècle dans d’autres ouvrages destinés à des congrégations franciscaines. Cf. Fabien Guilloux, “Les Offices notés franciscains publiés en 1773″, Sequentia, <http://www.sequentia.huma-num.fr/docs/pres17.pdf> (consultation le 22 décembre 2015), p. 5.
    11. Cette table psalmodique est également présente dans l’édition de 1691 ; cf. Nouvelle méthode…, op. cit., p. 152 et suivantes. Sa catégorisation des tons contredit l’abandon de la solmisation caractérisant la Nouvelle méthode puisque le regroupement des tons 2, 5 et 8 n’est cohérente qu’en vertu de la somisation fa de leurs dominantes respectives.
    12. Exemple donné par Fabien Guilloux, “Sans étenduë de voix, sans tons, & sans chant…”, art. cit., p. 76.
    13. Statuts pour les Freres mineurs Recollets de la province de Bretagne, Morlaix, De l’imprimerie de La Fregere, 1675, p. 39
    14. Parmi celles où le chant “sans note” était de rigueur figurent, hormis la province de Bretagne, la province de Guyenne et, plus généralement, les provinces de la France méridionale. Cf. Guilloux, “Les livres de chants…”, art. cit., p. 281.
    15. Ibid., p. 282.
    16. Nouvelle methode pour apprendre le plein-chant où sont contenus les Communs & Offices particuliers à l’usage es Religieux & Religieuses de l’ordre de S. François, Paris, De l’Imprimerie de Christophe Ballard, 1691, p. 5.
    17. Xavier Bisaro, « Une Tradition en chantier : les méthodes de plain-chant “nouvelles et faciles” sous l’Ancien Régime », Acta musicologica, LXXXVII/1, 2015, p. 1-29.
  • Pour citer cette page :
    Xavier Bisaro, Cantus Scholarum, <https://www.cantus-scholarum.univ-tours.fr/ressources/sources/methodes-faciles-de-plain-chant/nouvelle-methode-1691/>, consulté le 22 septembre 2017.