Nouvelle méthode pour apprendre le plain-chant (1789)

 

 

 

Pierre-Nicolas Poisson

Nouvelle méthode pour apprendre le plain-chant

Rouen, Chez Labbey, 1789

Poisson1789-pagedetitre retour vers les méthodes de plain-chant

L’auteur et sa méthode

Né en 1727, Pierre-Nicolas Poisson était curé de la paroisse Saint-Martin de Boscherville (ancien diocèse de Rouen) depuis 1780, après avoir été titulaire de la cure de Bardouville. Suite à son serment prêté en 1791, il demeura à Boscherville et y fut maintenu lors du rétablissement du culte catholique constitutionnel après la Terreur. Nommé curé concordataire de la paroisse du Héron (Seine-Maritime, diocèse de Rouen), il décéda dans ce village en 1809 et y fut inhumé.

La Nouvelle méthode de Poisson fait partie de ces ouvrages suscités par la promulgation d’une nouvelle liturgie diocésaine (comme les méthodes de Hardouin à Reims et de Oudoux à Noyon) ou par la publication de livres de chant réformés. La méthode du curé normand répond à ces deux conditions. D’une part, aucun ouvrage théorique n’avait accompagné le chant du diocèse de Rouen diffusé à compter de la publication du bréviaire local (1727-1728) :

Depuis l’impression du nouveau Chant de ce Diocese, on n’avoit point, à la vérité, trouvé de Méthode qui l’enseignât parfaitement. La seule qu’on y lit est encore, en grande partie, celle de l’ancien Chant dont les principes ne s’accordent point, pour la valeur des notes, avec ceux du nouveau. C’est pourquoi très-grand nombre d’Ecclésiastiques [sic] ne savent aujourd’hui chanter que par routine, & n’en peuvent savoir davantage1Poisson, Nouvelle méthode…, p. iv..

Il convenait donc de combler ce manque. D’autre part, le chant rouennais venait de faire l’objet d’une nouvelle série de livres, parmi lesquels figure le recueil des Hymnes pour les dimanches et fêtes de l’année (Rouen, 1777) attribué justement à Poisson. Dans de telles circonstances, sa Méthode peut se targuer d’être imprimée par ordre de l’archevêque de Rouen, le cardinal Dominique de La Rochefoucault.

L’abbé PIerre-Nicolas Poisson (à ne pas confondre avec son homonyme sénonais, Léonard Poisson) adresse sa méthode aux “jeunes Eleves qui se destinent à l’Etat Ecclésiastique”. Pour cette raison, l’ouvrage est riche en développements sur l’histoire du chant : Poisson commente à cet effet divers fragments bibliques et compile plusieurs ouvrages d’apologétique (Bossuet), d’histoire générale (Fleury) ou d’histoire de la musique (le Traité historique et pratique de l’abbé Lebeuf, le Dictionnaire de musique de Rousseau ou, plus étonnant, la Musurgia universalis de Kircher). Cette insistance sur l’histoire étant peu habituelle dans les méthodes pratiques, Poisson la justifie en invoquant le profil des élèves qu’il vise prioritairement :

A lire le plus grand nombre des Méthodes qui paroissent sur le Chant de l’Eglise, il sembleroit que les Auteurs n’auroient eu en vue que d’effleurer cette science ; comme si l’on pouvoit trop, & trop tôt, apprendre aux jeunes Eleves à se mettre en état d’en faire au moins autant pour louer dignement le Seigneur, qu’on en fait ordinairement dans le monde, pour plaire aux hommes.
Qui oseroit se présenter pour chanter dans les Chœurs profanes, sans bien savoir la Musique & les regles à observer pour la bien exécuter, n’y paroitroit certainement pas deux fois… Une simple & superficielle idée du Chant de l’Eglise doit-elle donc suffire dans la célébration de l’Office divin
2Poisson, Nouvelle méthode…, p. 22. ?

Cette tendance propre à la méthode de Poisson est perceptible dès l’exposé des premiers éléments de théorie. La Gamme diatonique apparaît ainsi après la Gamme des Grecs ou encore la pseudo “Gamme de saint Grégoire” que Poisson illustre en notant selon sa notation alphabétique… le Kyrie de la Messe royale de Dumont  (exemple 1) et celui de la Messe “des Anges” !

Poisson1789-StGrégoire

ex. 1 – Pierre-Nicolas Poisson, Nouvelle méthode… (p. 28)

Ce goût pour une érudition de récupération n’empêche pas un certain désordre de régner au moins dans la première partie de l’ouvrage. Répétitions d’informations, interruption d’un passage théorique par une liste d’autorités, hiérarchisation douteuse des informations (les modes irréguliers et mixtes sont abordés avant… les modes réguliers !) : la ligne droite n’est pas l’itinéraire préféré de cet abbé qui, en outre, goûte les digressions sur le mode du “sait-on jamais”. C’est ainsi qu’au beau milieu de sa méthode de plain-chant viennent se glisser des conseils pour l’accord du clavecin “pour la satisfaction de MM. les Ecclésiastiques & autres” (p. 71) car “on n’a pas toujours à sa commodité un Facteur, sur-tout dans la campagne” (id.).

La démarche d’apprentissage préconisée par Pierre-Nicolas Poisson reste fidèle à celle proposée par la majorité des méthodes antérieures : une fois la Gamme assimilée théoriquement, les intervalles sont travaillés en solfiant (sic) avant d’appliquer à la “note” le texte des pièces de plain-chant. Cette Nouvelle méthode se distingue seulement à la faveur de quelques détails résultant des lectures de son auteur ou de ses propres initiatives. Au titre la première catégorie, il faut relever l’attention qu’il porte aux suggestions pédagogiques de l’abbé Lebeuf dans son traité de 1741. Poisson retient de ce dernier l’importance accordée à l’appréhension par les élèves de la place du demi-ton dans les échelles chantées. La première représentation de la Gamme dans la méthode de Poisson (exemple 2) est ainsi empruntée à Lebeuf (cf. son Traité, p. 152-156).

Poisson1789-gamme

ex. 2 – Pierre-Nicolas Poisson, Nouvelle méthode… (p. 31)

En matière d’idées personnelles, il faut souligne la notation d’exercices d’application (autres que les traditionnels intervalles à décomposer-recomposer), à raison de deux par échelle d’octave de utut à sisi : le premier privilégiant le cheminement conjoint, le second faisant appel à des progressions disjointes (exemple 3).

Poisson1789-exercices

ex. 3 – Pierre-Nicolas Poisson, Nouvelle méthode… (p. 57)

Enfin, Pierre-Nicolas Poisson explicite dans la notation des conseils prodigués généralement de façon allusive par d’autres auteurs. Ainsi distingue-t-il les “pauses” des “respirations” (exemple 4), c’est-à-dire les silences “pour faire sentir l’harmonie du Chant” ou ceux imposés par “le sens de l’écriture” (alors, “on reprend haleine” le temps d’une note commune) des prises d’air entre deux mots qui ne doivent pas interrompre l’écoulement de la mélodie.

Poisson1789-respirationsex. 4 – Pierre-Nicolas Poisson, Nouvelle méthode… (p. 63)

Hormis ses chapitres didactiques, cette Méthode contient aussi :

∞ un directoire psalmodique particulièrement développé : les formules prosodiques particulières sont présentées de manière très détaillée, de même que les fautes de psalmodie les plus usuelles (césures mal placées, ralentissement intempestifs…).

∞ des pièces de plain-chant composées par Pierre-Nicolas Poisson : il s’agit d’un propre pour la Messe “de l’entrée de la récolte” et de parties d’ordinaires de messe qui manquaient jusque-là dans le graduel diocésain.

∞ des faux-bourdons à deux voix : le principe du faux-bourdon à deux voix reste mal connu en raison de l’importance accordée dans les études musicologiques aux faux-bourdons à trois et quatre voix, plus proches de la musique figurée. Néanmoins, en proposant des formules à deux voix, Pierre-Nicolas Poisson ne fait pas figure de pionnier : en se limitant aux méthodes, celle de Oudoux (1772) contient déjà ce type de faux-bourdon qui sera diffusé en France au moins jusque dans les années 1840. Le nombre de voix autant que l’écriture singulière des débuts de versets sont présentés par Poisson comme une réponse à la destination paroissiale de ces faux-bourdons :

On entend par Faux-Bourdon le Chant de la Psalmodie accompagné par basses & dessus.
Mais il n’y a qu’à la Cathédrale, et dans quelques grandes Eglises où il y a musique, que l’on puisse trouver des voix propres & exercées au Chant des dessus. C’est pourquoi l’on n’a inséré ici que les parties du Chant de la Psalmodie, & celles des basses pour l’accompagner.
Il faut faire chanter la Psalmodie par des voix communes, & la basse ou accompagnement par de grosses voix ; par un serpent, s’il se trouve. […]

Afin de descendre justement à la quinte du Chant, pour la teneur des versets, l’on a fait partir la basse de la premiere note du Chant3Poisson, Nouvelle méthode…, p. 139 et 140..

Le résultat laisse deviner la connaissance empirique que Pierre-Nicolas Poisson devait avoir de l’écriture musicale telle qu’elle était enseignée au XVIIIe siècle. Les intervalles consonants sont parfois enchaînés sans considération de règles aussi établies que celle de l’évitement de quintes consécutives (exemples 5 et 6). De plus, certaines terminaisons occasionnent des rencontres de notes hasardeuses au regard des canons transmis par les  maîtres de musique (exemple 6).

Poisson1789-p. 143ex. 5 – Pierre-Nicolas Poisson, Nouvelle méthode… (p. 142)

Poisson-1789- p. 148

ex. 6 – Pierre-Nicolas Poisson, Nouvelle méthode… (p. 148)

Fautes d’amateur, notation de routines de chantres de village ou, simplement, erreurs d’imprimeur ? Il est difficile de trancher entre ces hypothèses même si le soin apporté à la confection de cette méthode exclut a priori la troisième. Il n’est pas non plus impossible que Pierre-Nicolas ait simplement noté ses recherches tâtonnantes de basse effectuées sur le clavier du clavecin qu’il possédait vraisemblablement.

(X. Bisaro, novembre 2014)

  retour vers les méthodes de plain-chant

Table des matières

Ouvrir la table des matières

Sources et bibliographie

Sources et bibliographie

Autour de ce sujet

Les commentaires sont clos.

    Notes   [ + ]

    1. Poisson, Nouvelle méthode…, p. iv.
    2. Poisson, Nouvelle méthode…, p. 22.
    3. Poisson, Nouvelle méthode…, p. 139 et 140.