Nouvelle méthode très-facile pour apprendre le plein-chant dans la perfection (1685)

 

 

Nouvelle méthode très-facile
pour apprendre le plein-chant dans la perfection

Rouen, Chez Bonaventure Le Brun le jeune, 1685

Rouen-titre

retour vers les méthodes de plain-chant

Une méthode diocésaine… ou presque

Au premier regard, cette Nouvelle methode appartient au genre du manuel diocésain à usage local1Encore rare au XVIIe siècle, ce type de méthode devient plus fréquent au siècle suivant avec les publications de Lebeuf pour le diocèse de Paris, Hardouin pour Reims, Oudoux pour Noyon et, pour finir, Poisson pour… Rouen !. De fait, en dépit de l’absence de réforme de la liturgie rouennaise à la fin du XVIIe siècle, c’est bien cette destination – élargie à la province ecclésiastique de Rouen – que l’auteur assigne à son ouvrage :

Comme on a fait ce petit Ouvrage principalement pour les Eglises de la Province de Normandie, dans laquelle suivant les Decrets des Conciles il ne devroit y avoir qu’un même Chant & qu’un même Office, l’on y a mis le Chant des Pseaumes selon les huit Tons ainsi qu’ils s’observent dans l’Eglise Metropolitaine de Roüen, se contentant de mettre à la fin de ce Livre la difference des huit Tons sur les Pseaumes selon l’Usage Romain en faveur des Eglises qui le suivent ; et on s’est servi de mots propres à cette Province, & de termes qui y sont usitez & reçûs, comme sont ceux d’élever ou entonner une Antienne, un Pseaume, ou Cantique, au lieu qu’ailleurs on dit imposer ; élevation pour imposition2Nouvelle methode…, op. cit., p. 5..

D’autres passages de l’introduction confirment le rattachement de cette méthode au diocèse de la capitale normande. Présenté en page de titre comme “Ecclésiastique du Diocese de Roüen”, l’auteur se réclame de l’enseignement de Louis Daulne, sous-maître de musique de la cathédrale de cette ville3Ibid., et se livre à une apologie de l’ancienneté et de la pureté de la tradition cantorale de Rouen :

Pepin Pere de Charlemagne fut le premier qui introduisit le Chant Gregorien parmi les François. S. Remy Archevêque de Roüen, Frere de Pepin, envoya aussi des Religieux à Rome pour s’en bien instruire ; et c’est sans doute celui qu’ils apprirent qui s’est conservé jusqu’aujourd’hui dans l’Eglise Cathedrale de Roüen, où il a été d’autant moins alteré, qu’on ne se sert point dans cette Eglise de Livres Antiphonaires dont les nouvelles Editions sont toûjours sujettes à la nouveauté & au changement ; mais qu’on y a soin de faire apprendre aux Chantres par cœur tout l’Antiphonaire, qu’on leur fait repeter exactement dans l’espace des deux premieres années de leur reception jusqu’à ce qu’ils le sçachent dans la derniere perfection. Aussi est-il difficile de trouver dans aucune Eglise de France un plus beau Chant & plus rempli de gravité & d’une majesté digne de Dieu4Ibid., p. 4..

Enfin, l’auteur fait ponctuellement référence à des pièces extraites du “Processionel de Roüen5Ibid., p. 23. Il pourrait s’agir du processionnal de Rouen dont un exemplaire est actuellement conservé à la Bibliothèque municipale du Havre (cote R 593).”. La Nouvelle methode rouennaise pouvait néanmoins servir au-delà des diocèses normands. Leur diversité liturgique nécessitait d’inclure une section sur les tons psalmodiques “romains”, adoptés au moins à Avranches. La Nouvelle methode comprend en outre le directoire de la psalmodie parisienne conforme au bréviaire récemment édité pour la capitale, l’auteur prétendant avoir répondu à la demande d’ecclésiastiques du diocèse de Paris6Ibid., p. 6. Cependant, la version qui en est donnée ici s’avère incomplète par rapport aux terminaisons délivrées par des ouvrages comme la Nouvelle methode de chez Desprez (1683).. Le privilège reproduit en fin de volume conforte l’importance de la piste parisienne. Il fut effectivement accordé à un particulier non nommé à Paris le 7 mars 1684 et enregistré à Rouen seulement dans un deuxième temps, le 6 avril de la même année. C’est alors que l’auteur concéda son droit de privilège à l’imprimeur Bonaventure Le Brun le jeune. Cette procédure pourrait dénoter une initiative personnelle d’un ecclésiastique rouennais, possiblement installé à Paris, avant que celle-ci ne donne naissance à une méthode aux couleurs locales plus affirmées.

Une simplification relative

Après avoir dressé un rapide historique du chant de l’Église, l’auteur introduit dans le cours de l’introduction l’élément de nouveauté caractérisant à ses yeux cette méthode : l’abandon des muances. Ainsi, la Nouvelle methode de Rouen propose à ses lecteurs de pratiquer selon une échelle heptachordale (ut-si) à laquelle s’ajoute la syllabe za pour désigner la corde si abaissée par le bémol (exemple 1). Quoi qu’en dise l’auteur, sa méthode méthode se conforme en cela à une norme théorique désormais bien installée depuis le milieu du siècle7Xavier Bisaro, “Une Tradition en chantier : les méthodes de plain-chant « nouvelles et faciles » sous l’Ancien Régime”, Acta musicologica, LXXXVII/1 (2015), p. 1-29..

Ex. 1 – Nouvelle methode… (p. 9)

L’ouvrage est adressé aux membres du clergé, ce qui explique la tonalité érudite de l’introduction, le renvoi à des autorités en cours de méthode, l’emploi ponctuel de termes théoriques grecs ou certains approfondissements théoriques (la décomposition des intervalles en tons et demi-tons par exemple8En raison de sa faible utilité pratique, ce développement est présenté par l’auteur comme facultatif : “On laisse cependant aux Maîtres de Chant la liberté d’apprendre à leurs Ecoliers la valeur des Tons qu’ont les Intervalles après qu’ils les leur auront fait chanter, en leur en donnant cependant une idée legere auparavant.” (Nouvelle methode…, op. cit., p. 9).). C’est aussi pour ce lectorat spécialisé que sont abordées les questions liées au chant complet de l’office (alignement des dominantes, adaptation de la psalmodie aux antiennes, transpositions facilitant l’alternance avec l’orgue) ou à la cantillation des lectures. Mais la Nouvelle methode vise aussi les “jeunes gens” à l’attention de qui ont été utilisées “des expressions plus proportionnées à [leur] portée9Ibid., p. 5.”. Le plan de l’ouvrage procède d’une même tentative de correspondre à deux publics : les cinq premiers chapitres (soit vingt pages) constituent un niveau d’initiation, le reste du livre étant conseillé à “ceux qui sont plus avancez10Ibid.”.

Pour ce qui regarde l’apprentissage pratique du chant, la Nouvelle methode rouennaises ne s’éloigne pas des habitudes de son époque : énonciation des noms de notes, apprentissage chanté des intervalles, application à des mélodies de plain-chant. Les conseils de bienséance chantée (voix naturelle, chant “plain, prononciation intègre, maîtrise corporelle) respectent pareillement l’éthos que la littérature ecclésiastique n’avait de cesse de préconiser11Monique Brulin, Le Verbe et la voix : la manifestation vocale dans le culte en France au XVIIe siècle, Paris, Beauchesne, 1998..

Au final, la Nouvelle methode de Rouen ne se distingue par aucun coup d’éclat ou réelle singularité. En revanche, son auteur sut proposer un texte complet, clair et soigneusement édité. En plus de la taille respectable du diocèse normand (près de mille paroisses sous l’Ancien Régime), ces qualités expliquent peut-être que Bonaventure Le Brun produisit dès 1689 une troisième édition pour ce manuel12Édouard Frère, Manuel du bibliographe normand, Rouen, A. Le Brument, 1860, p. 346., avant que d’autres imprimeurs rouennais n’en assurent des tirages jusqu’en 172913Bénédicte Mariolle, “Bibliographie des ouvrages théoriques traitant du plain-chant (1582-1789)”, Plain-chant et liturgie en France au XVIIe siècle, Paris-Versailles, Éditions Klincksieck-Éditions du Centre de Musique Baroque de Versailles, 1997, p. 317..

(X. Bisaro, juillet 2016)

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Sources et bibliographie

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    1. Encore rare au XVIIe siècle, ce type de méthode devient plus fréquent au siècle suivant avec les publications de Lebeuf pour le diocèse de Paris, Hardouin pour Reims, Oudoux pour Noyon et, pour finir, Poisson pour… Rouen !
    2. Nouvelle methode…, op. cit., p. 5.
    3. Ibid.
    4. Ibid., p. 4.
    5. Ibid., p. 23. Il pourrait s’agir du processionnal de Rouen dont un exemplaire est actuellement conservé à la Bibliothèque municipale du Havre (cote R 593).
    6. Ibid., p. 6. Cependant, la version qui en est donnée ici s’avère incomplète par rapport aux terminaisons délivrées par des ouvrages comme la Nouvelle methode de chez Desprez (1683).
    7. Xavier Bisaro, “Une Tradition en chantier : les méthodes de plain-chant « nouvelles et faciles » sous l’Ancien Régime”, Acta musicologica, LXXXVII/1 (2015), p. 1-29.
    8. En raison de sa faible utilité pratique, ce développement est présenté par l’auteur comme facultatif : “On laisse cependant aux Maîtres de Chant la liberté d’apprendre à leurs Ecoliers la valeur des Tons qu’ont les Intervalles après qu’ils les leur auront fait chanter, en leur en donnant cependant une idée legere auparavant.” (Nouvelle methode…, op. cit., p. 9).
    9. Ibid., p. 5.
    10. Ibid.
    11. Monique Brulin, Le Verbe et la voix : la manifestation vocale dans le culte en France au XVIIe siècle, Paris, Beauchesne, 1998.
    12. Édouard Frère, Manuel du bibliographe normand, Rouen, A. Le Brument, 1860, p. 346.
    13. Bénédicte Mariolle, “Bibliographie des ouvrages théoriques traitant du plain-chant (1582-1789)”, Plain-chant et liturgie en France au XVIIe siècle, Paris-Versailles, Éditions Klincksieck-Éditions du Centre de Musique Baroque de Versailles, 1997, p. 317.
  • Pour citer cette page :
    Xavier Bisaro, Cantus Scholarum, <https://www.cantus-scholarum.univ-tours.fr/ressources/sources/methodes-faciles-de-plain-chant/nouvelle-methode-1685/>, consulté le 18 novembre 2017.