Jean Lebeuf

Traité historique et pratique sur le chant ecclésiastique

Paris, Chez Cl. J. B. et Jean Th. Hérissant, 1741

Lebeuf-titre

retour vers les méthodes de plain-chant

Un ouvrage gigogne

La Méthode la plus simple d’enseigner la gamme de l’abbé Jean Lebeuf (1687-1760) est incluse dans son vaste Traité historique et pratique sur le chant ecclésiastique (1741), cet ouvrage étant lui-même à plusieurs entrées. Sa première partie – le Traité historique – se rattache à première vue au versant érudit de la carrière de Lebeuf. Ce chanoine de la cathédrale d’Auxerre faisait partie de ces ecclésiastiques qui, en dignes héritiers de Mabillon, cultivaient au XVIIIe siècle la science historique sous toutes ses formes : travail sur les chartes médiévales, exhumation d’antiquités “nationales”, approche critique de corpus hagiologiques,… Se penchant plus volontiers sur les siècles constituant ce que l’on n’appelait pas encore le Moyen Âge, Lebeuf fut un pionnier de l’histoire liturgique et musicale de cette période. Alors qu’il venait d’accéder à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres en tant que membre associé (1740), il confirmait à travers cette publication la place occupée par le plain-chant dans le domaine de l’érudition historique, et proposait à cette occasion une des premières applications d’une approche critique applicable aux manuscrits notés anciens. En raison de la nouveauté et de la densité de son contenu, l’ouvrage fut cité ou, du moins, utilisé par les auteurs de plusieurs publications musicographiques ultérieures (le Dictionnaire de musique de Rousseau, l’Essai sur la musique ancienne et moderne de Laborde).

Cependant, ce livre savant était aussi conçu pour accompagner l’instauration de la liturgie parisienne réformée sous l’épiscopat de Mgr de Vintimille. Après la publication d’un nouveau bréviaire (1736) et d’un nouveau missel (1738), il était nécessaire de produire un manuel censé favoriser l’adoption du chant adapté à ces livres, à la manière de ce que firent Hardouin, Oudoux et Pierre-Nicolas Poisson pour leurs diocèses respectifs. Lebeuf inscrivait lui-même sa démarche à la suite de la “méthode de l’Antiphonier de Paris de l’an 16811Jean Lebeuf, Traité historique et pratique sur le chant ecclésiastique, Paris, Chez Cl. J. B. et Jean Th. Hérissant, 1741, p. 152.” ayant accompagné la promulgation de la génération antérieure des livres de la liturgie parisienne2Cf. Monique Brulin,”L’antiphonier de Paris en 1681″, Plain-chant et liturgie en France au XVIIe siècle, Versailles-Paris, Centre de Musique Baroque de Versailles-Klincksieck, 1997, p. 109-123. Dans l’avertissement placé en tête de son Traité, Lebeuf dit également avoir utilisé les préliminaires de cet antiphonaire pour rédiger la section pratique de son ouvrage.. Lebeuf affirmant que cette méthode présentait la Gamme sous la forme d’un cercle, il serait possible de considérer qu’il s’agirait de la seconde édition de la Nouvelle methode tres-seure et tres-facile (1683). Mais Lebeuf ne se contente pas, comme dans ce précédent ouvrage, des exercices habituels et d’un directoire psalmodique. Effectivement, le première chapitre de la section pratique du Traité de Lebeuf est consacré à l’explicitation d’une méthodes d’apprentissage du chant adaptée aux jeunes enfants, ce qui témoigne d’un attachement singulier de Lebeuf à l’égard de cette question.

Un intérêt particulier pour l’enseignement du chant

Lebeuf avait lui-même été initié au chant durant le temps qu’il passa comme enfant de chœur à l’église Saint-Régnobert d’Auxerre, sa ville natale3Jean Lebeuf, « Reflexions […] en continuation des Remarques […] publiées sur le même Systême […] », Mercure de France, novembre 1728, p. 2354.. Accédant à l’office de sous-chantre de la cathédrale de cette ville en 1712, il est plausible qu’il ait alors observé l’apprentissage des enfants de chœur de cette église même si rien n’indique qu’il y prit une part active4L’auteur indique seulement avoir fait l’expérience de sa méthode à Auxerre, sans préciser de lieu ou de date ; Lebeuf, Traitéop. cit., p. 161-162.. Son intérêt pour l’enseignement du chant le portera ensuite à intervenir publiquement dans la controverse suscitée par la notation inventée par l’abbé Jean-François Demoz dans sa Methode de plein chant selon un nouveau système (1728)5Lebeuf profite du Traité pour revenir sur l’initiative, incongrue à ses yeux, de Demoz ; ibid. , p. 3-4..

La connaissance que Lebeuf avait de l’histoire ecclésiastique ne manqua probablement pas d’aviver son intérêt pour la pédagogie du chant auprès des écoliers. Dans le premier chapitre du Traité sont ainsi invoqués saint Grégoire-le-Grand, saint Nizier, Gerson ou de plus obscures figures ayant pour point commun d’avoir, de manière plus ou moins avérée, instruit des enfants en fait de chant. Dans cette perspective, Lebeuf rappelle au dédicataire du Traité, l’archevêque de Paris Charles de Vintimille, que son lointain prédécesseur saint Germain suggéra à Venance Fortunat le commentaire suivant : Pontificis monitis Clerus, plebs psallit, & infans6Ibid., épître dédicatoire (non paginé)..

Le Traité de Lebeuf est donc l’œuvre d’un historien conscient de la nécessité de former les enfants “qui ont toujours fait l’ornement du Chant Ecclésiastique”7Ibid., épître dédicatoire. à la fois pour le service des églises mais encore pour leur propre bienfait moral. Ainsi, selon une conception moralisante traditionnellement professée, Lebeuf fait du chant un moyen pour surmonter crise juvénile de la foi et tentations diverses :

Quoique les enfans aiment assez naturellement à fréquenter les Eglises ; ils cessent d’avoir cette inclination, lorsqu’ils avancent en âge, à moins qu’ils n’aient appris à chanter. La connoissance du Plainchant les rendra donc de bons Paroissiens, qui assisteront à l’Office Divin, & qui contribueront à le faire célebrer avec décence. Outre cela cette connoissance les mettra en état de s’éxercer chez eux, & par conséquent de s’entretenir de choses utiles, & de s’abstenir des chansons profanes qui portent la corruption dans le cœur8Ibid., p.9-10..

La veine érudite illustrée par le Traité de Lebeuf se double donc de l’intention de son auteur de l’écrire “principalement pour les enfans9Ibid., Avertissement (non paginé). La méthode d’initiation au chant est même destinée plus particulièrement aux “enfans qui commencent à lire” dont l’âge est plusieurs fois situé autour de 6 à 7 ans ; ibid., p. 152.”.

Aménager une tradition

Sans remettre en cause les fondements séculaires de l’enseignement du plain-chant, Lebeuf expose une méthode tenant compte à plusieurs titres de la psychologie enfantine et dont, selon lui, l’invention récente n’aurait pas empêché qu’elle fût en usage dans plusieurs écoles du diocèse de Paris10”Le Maître des Ecoles du nombreux Hôpital situé au dessus de Gentilly, qui est venu il y a quatre ans apprendre de moi cette méthode, & à qui j’en traçai des modèles sur papier grand in-folio, s’en est très-bien trouvé, & m’a dit l’avoir communiqué depuis en plusieurs villages de ces côtés-là, comme à Savigny sur Orge, &c.” ; ibid., p. 162 note (a).. En cela, sa Méthode la plus simple placée en ouverture du Traité pratique est un des très rares propositions pédagogiques originales décelables dans le corpus des méthodes faciles.

Un premier trait distinctif de cette méthode d’initiation réside dans la transmission aux maîtres, destinataires de l’ouvrage, de plusieurs clefs pédagogiques. De la sorte, Lebeuf s’éloigne de l’abstraction prévalant dans la majorité des méthodes de plain-chant, celles-ci délivrant le plus souvent savoirs et exercices sans prêter attention aux techniques de leur inculcation. Sa Methode invoque ainsi à plusieurs reprises “le Maître”, personnage fictif à qui sont communiqués des manières de faire (“le Maître se servira…”, “le Maître fera…”) et les éléments d’un lexique simplifié ou imagé adapté à l’enseignement des enfant : ainsi, Lebeuf préfère éviter les exceptions au profit des principes généraux et repousse la nomenclature modale inspirée par la terminologie grecque. Il faut également relever sa proposition de recourir à un accessoire transitionnel pour favoriser l’appropriation de la Gamme par les enfants, en l’occurrence une ficelle sur laquelle huit nœuds sont disposés en respectant des intervalles différenciés afin de matérialiser l’emplacement des demi-tons. L’habileté pédagogique de cette suggestion est frappante : un tel objet ne requiert qu’un matériau facile à se procurer et peu onéreux ; d’autre part, il ressemble à deux autres objets familiers aux enfants : le chapelet tenu en main lors des prières en classe ou durant les offices et… la corde à nœuds des leçons d’arithmétique ou d’arpentage ! D’après son inventeur, la gamme-ficelle permettait de surcroît aux enfants de s’apprendre la gamme “les uns aux autres” et, de surcroît, “comme en jouant11Ibid., p. 8.. Cet accent mis sur le rôle du maître et sur les procédés concrets de l’apprentissage est à mettre en en relation avec une affirmation apparaissant à deux reprises dans le traité : selon Lebeuf, le plain-chant ne pouvait être enseigné “que par tradition12Ibid., avertissement (non paginé) et p. 152.”, autrement dit que par le truchement d’une transmission orale assurée par le détenteur d’un indispensable savoir initial.

Le second principe essentiel de cette méthode est le délaissement de la récitation parlée du nom des notes et le retardement de leur lecture sur portée. Lebeuf préconise plutôt de se concentrer sur l’assimilation immédiatement chantée de la différence entre ton et demi-ton, et de la place du demi-ton dans l’échelle diatonique du plain-chant. Pour ce faire, il conseille aux maîtres de commencer par chanter eux-mêmes en désignant les hauteurs avec une baguette sur une échelle verticale distinguant le demi-ton du ton par l’écartement variable des syllabes (exemple 1). Une fois de plus, la stratégie pédagogique est astucieuse puisqu’elle repose sur une représentation bien connue des enfants, celle des colonnes de lettres des abécédaires. Les signes employés, c’est-à-dire une poignée de syllabes à épeler, sont également proches de ce modèle. Enfin, l’apprentissage par imitation et répétition d’un phonème énoncé par le maître est influencé par les techniques usuelles d’initiation à la lecture.

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ex. 1 – Lebeuf, Traité… (p. 152)

 

Ce parti pris de Lebeuf est repérable dès l’examen de la table des matières générale de son traité. Alors que les exercices solfégiques propres au plain-chant – les exercitia vocum13Sur ce sujet, cf. Michel Huglo, « Exercitia vocum », Laborare fratres in unum : Festschrift László Dobszay zum 60. Geburtstag, Georg Olms, Hildesheim, 1995, p. 117‑123. – forment le cœur de nombreuses méthodes, ceux que Lebeuf note sur des portées sont relégués en fin de volume (exemple 2) et servent à donner au maître des exemples de routines à faire chanter, et non à exercer les élèves à la lecture sur portée.

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ex. 2 – Lebeuf, Traité… (p. 289)

L’étape suivante (exemple 3) s’en inspire pareillement de l’apprentissage de la lecture puisqu’elle consiste à travailler sur des fragments de la Gamme en décomposant les intervalles selon la technique du b-a-ba, mais toujours sans notation musicale14Cette étape doit être franchie en pratiquant ces exercices soit à partir des tableaux dressés par Lebeuf, soit en s’appuyant sur l’échelle entière de Gamme..

Lebeuf-p.154ex. 3 – Lebeuf, Traité… (p. 154)

Après avoir découvert la Gamme par bémol selon les mêmes modalités, le passage à la notation sur portée s’opère à partir de la colonne de notes initiale par traçage de lignes et pliages de la feuille (en pointillés sur le schéma). Les hauteurs sonores sont alors installées dans un référentiel de quatre lignes (exemple 4).

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ex. 4 – Lebeuf, Traité… (p. 156)

Une fois affiché dans la salle d’école, ce tableau favorise selon Lebeuf la combinaison de la mémoire auditive (celle qui enregistre les exemples chantés par le maître) et de la mémoire visuelle (synthétisant la succession des hauteurs sonores sur une échelle aux barreaux inégalement disposés), cette succession devant – selon une métaphore courante dans la littérature scolaire – “graver plus profondément dans leur cerveau la nature de la gamme15Lebeuf, Traitéop. cit., p. 152.”.

 

Le maître peut ensuite cacher progressivement la colonne du nom des notes pour ne plus désigner que les lignes ou les plis : clés et notes apparaissent enfin (exemple 5), et la place du demi-ton indiquée par la clef reste le repère principal dans un système graphique désormais inscrit dans le référentiel standardisé de la portée à quatre lignes. L’accomplissement de cette séquence consacre, in fine, le passage de l’élève au stade adulte de l’apprentissage alors que, selon Lebeuf, “jusqu’ici l’on aura travaillé qu’en enfant16Ibid., p. 162.”.

Lebeuf-p.164ex. 5 – Lebeuf, Traité… (p. 164)

Mais cette démarche ne constitue pas un objectif en soi : en fait, elle doit conduire l’élève à mémoriser des intervalles mélodiques types associés des noms de cordes. Et c’est la lecture de ces cordes dans les livres de plain-chant qui, finalement, doit permettre l’activation de la mémoire de l’enfant permettant le chant des hauteurs adéquates. Pour parvenir à ses fins, Lebeuf conseille de chanter des tierces majeures “sur les mêmes sons17Ibid., p. 157.” en changeant les syllabes de solmisation, tout en indiquant aux élèves la plus ou moins grande fréquence de chacune de ces tierces dans le répertoire du chant ecclésiastique (exemple 6).

Lebeuf-p.158ex. 6 – Lebeuf, Traité… (p. 158)

Le reste du Traité pratique s’apparente à un directoire du chant parisien. Lebeuf y aborde les points habituels de toute méthode de plain-chant (modalité, figures de notes, psalmodie, ornementation, caractéristiques interprétatives de différents types de pièce, tons de lecture), délivrant ainsi les principales consignes de mise en œuvre du chant parisien qu’il avait composé quelques années auparavant.


La Méthode la plus simple de Jean Lebeuf donne à penser que celui-ci partageait, au moins implicitement, une des aspirations des pédagogues novateurs du XVIIIe siècle : la conciliation de la raison et des sens dans l’éducation des enfants18Dans cette optique, cf. particulièrement Louis-René de Caradeuc de La Chalotais, Essai d’éducation nationale, ou Plan d’études pour la jeunesse, s. l., s. n., 1763.. En cela, cette méthode paradoxalement glissée dans un livre d’une grande densité informative, contribua à discrètement rapprocher le plain-chant des questionnements scolaires ayant animé le siècle des Lumières.

(X. Bisaro, janvier 2016)

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Sources et bibliographie

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Bibliographie

Autour de ce sujet

Les commentaires sont clos.

    Notes   [ + ]

    1. Jean Lebeuf, Traité historique et pratique sur le chant ecclésiastique, Paris, Chez Cl. J. B. et Jean Th. Hérissant, 1741, p. 152.
    2. Cf. Monique Brulin,”L’antiphonier de Paris en 1681″, Plain-chant et liturgie en France au XVIIe siècle, Versailles-Paris, Centre de Musique Baroque de Versailles-Klincksieck, 1997, p. 109-123. Dans l’avertissement placé en tête de son Traité, Lebeuf dit également avoir utilisé les préliminaires de cet antiphonaire pour rédiger la section pratique de son ouvrage.
    3. Jean Lebeuf, « Reflexions […] en continuation des Remarques […] publiées sur le même Systême […] », Mercure de France, novembre 1728, p. 2354.
    4. L’auteur indique seulement avoir fait l’expérience de sa méthode à Auxerre, sans préciser de lieu ou de date ; Lebeuf, Traitéop. cit., p. 161-162.
    5. Lebeuf profite du Traité pour revenir sur l’initiative, incongrue à ses yeux, de Demoz ; ibid. , p. 3-4.
    6. Ibid., épître dédicatoire (non paginé).
    7. Ibid., épître dédicatoire.
    8. Ibid., p.9-10.
    9. Ibid., Avertissement (non paginé). La méthode d’initiation au chant est même destinée plus particulièrement aux “enfans qui commencent à lire” dont l’âge est plusieurs fois situé autour de 6 à 7 ans ; ibid., p. 152.
    10. ”Le Maître des Ecoles du nombreux Hôpital situé au dessus de Gentilly, qui est venu il y a quatre ans apprendre de moi cette méthode, & à qui j’en traçai des modèles sur papier grand in-folio, s’en est très-bien trouvé, & m’a dit l’avoir communiqué depuis en plusieurs villages de ces côtés-là, comme à Savigny sur Orge, &c.” ; ibid., p. 162 note (a).
    11. Ibid., p. 8.
    12. Ibid., avertissement (non paginé) et p. 152.
    13. Sur ce sujet, cf. Michel Huglo, « Exercitia vocum », Laborare fratres in unum : Festschrift László Dobszay zum 60. Geburtstag, Georg Olms, Hildesheim, 1995, p. 117‑123.
    14. Cette étape doit être franchie en pratiquant ces exercices soit à partir des tableaux dressés par Lebeuf, soit en s’appuyant sur l’échelle entière de Gamme.
    15. Lebeuf, Traitéop. cit., p. 152.
    16. Ibid., p. 162.
    17. Ibid., p. 157.
    18. Dans cette optique, cf. particulièrement Louis-René de Caradeuc de La Chalotais, Essai d’éducation nationale, ou Plan d’études pour la jeunesse, s. l., s. n., 1763.
  • Pour citer cette page :
    Xavier Bisaro, Cantus Scholarum, <https://www.cantus-scholarum.univ-tours.fr/ressources/sources/methodes-faciles-de-plain-chant/methode-lebeuf/>, consulté le 22 septembre 2017.