Rémy Carré

Le Maistre des novices dans l’art de chanter,
ou Regles générales, courtes, faciles, et certaines
pour apprendre parfaitement le plein-chant

Paris, Chez Le Breton, 1744

Carré-pagedetitre

retour vers les méthodes de plain-chant

Un auteur inclassable

Dom Rémy (ou Rémi) Carré est né le 22 février 1706 à Saint-Phal, au diocèse de Troyes1Registres paroissiaux de Saint-Fal ; renseignement aimablement communiqué par Anaël Vignet. La plupart des renseignements biographiques sur Rémy Carré ont été rassemblés par les membres de l’association Dom Rémi Carré.. Après avoir débuté sa carrière religieuse au sein de l’abbaye prémontrée de Saint-Martin de Laon, il obtint un premier bénéfice dans l’ordre de Saint-Benoît, autrement dit la branche de l’ordre bénédictin restée à l’écart des grandes réformes bénédictines du XVIIe siècle (Saint-Maur et Saint-Vannes notamment)2Pour un aperçu des familles bénédictines à l’époque moderne, cf. Daniel-Odon Hurel (dir.), Guide pour l’histoire des ordres et des congrégations religieuses (France, XVIe-XIXe siècles), Turnhout, Brepols, 2001.. Ce rattachement explique probablement le mode de vie de Carré : titulaire de bénéfices dans plusieurs abbayes ou prieurés (chantre de Saint-Liguaire, moine profès à Saint-Amant-de-Boixe, prieur de Saint-Maurice de Béceleuf et de Ruffec, sacristain de La Celle-en-Brie3Actuellement, La Celle-sur-Morin.), il est signalé à la Commission des réguliers en 1766 par le prieur de Saint-Liguaire comme habitant le “faubourg Saint-Germain” à Paris et méritant à ce titre d’être enjoint “de retourner à la règle4Cité par Pierre Chevallier, Loménie et l’ordre monastique (1766-1789), Paris, Librairie philosophique J. Vrin, vol. 1, p. 108.”. Sa présence dans la capitale est également attestée de 1740 à 1749 ; il réside alors au collège de Prémontré, ce qui l’oblige à prendre possession de son bénéfice de Ruffec par procuration5Renseignement communiqué par A. Vignet.. Au final, ce religieux familier du principe de la commende semble avoir réservé une bonne part de son existence à ses intérêts propres et, notamment, à un sorte de dilettantisme érudit l’ayant conduit à publier un ouvrage de campanologie, des traductions commentées du psautier ainsi qu’un plan de bréviaire6Les attributions d’ouvrages non signés à Rémy Carré sont fondées sur les notices biographiques qui lui furent consacrées au commencement du XIXe siècle ; cf. François-Xavier de Feller, Dictionnaire historique, Paris-Lyon, Méquignon-Guyot frères, 1819, vol. X, p. 51-52, et Louis-Gabriel Michaud, Biographie universelle ancienne et moderne, Paris, Chez Michaud frères, 1813, vol. VII, p. 210.. Son décès remonterait en 1773 ou 17757Feller, op. cit., p. 52 ; Jean-Martial Besse, Abbayes et prieurés de l’ancienne France, vol. III “Provinces ecclésiastiques d’Auch et de Bordeaux”, Ligugé-Paris, Chevetogne-Vve de Ch. Poussielgue, 1910, p. 128. sans que, pour le moment, aucun document ne puisse l’attester.

Publié en 1744 chez André-François Le Breton (1708-1779)8La production de Le Breton était abondante et variée : tout en ayant à son catalogue des ouvrages religieux, il faisait partie du groupe des artisans chargés de l’impression de l’Encyclopédie., le Maître des novices de Rémy Carré fait l’objet d’annonces ou de recensions dans le Mercure de France, dans le Journal des Sçavans et dans les Mémoires pour l’histoire des sciences et des beaux-arts. Aucun de ces textes ne relève que Carré s’est largement inspiré du Traité du chant ecclésiastique de Jean Lebeuf (1741) pour rédiger la partie historique de son propre livre. Outre le principe d’une section inaugurale consacrée à une galerie de personnages ayant manifesté un goût particulier pour le plain-chant, Carré imite à l’évidence Lebeuf pour son évocation du rôle bénéfique du chant dans l’entretien de l’intérêt des jeunes gens pour le service divin au moment délicat de la sortie de l’enfance9Carré, op. cit., p. 39 ; à comparer avec Jean Lebeuf, Traité historique et pratique du chant ecclésiastique, Paris, Hérissant, 1741, p. 9-10.. Plus substantiellement, il paraphrase et réordonne les informations historiques du Traité de Lebeuf sans en reproduire les annotations marginales, peut-être trop savantes pour son propre ouvrage (exemples 1 et 2). Indépendamment de très nombreux passages démarqués de Lebeuf, le chapitre premier accumule des citations bibliques et des références à la règle de saint Benoît qui, elles, semblent résulter d’un travail plus personnel de la part de Carré.

 

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ex. 1 – Rémy Carré, Le Maistre des novices… (p. 7)

ex. 2 – Jean Lebeuf, Traité historique et pratique… (p. 17)

 

Une méthode à plusieurs facettes

Malgré ce recours massif à l’emprunt – pratique au demeurant courante au XVIIIe siècle -, le Maître des novices n’est pas sans originalité, à commencer par son ambivalence assumée. De prime abord, la page de titre rattache cet ouvrage aux méthodes explicitement destinée au clergé régulier, sur le modèle de la Nouvelle methode pour apprendre le plein-chant franciscaine de 1691. Le soulignement récurrent de l’investissement spirituel au travers du chant et des manquements à cet égard constatés par Carré confirme que celui-ci s’adresse en priorité aux novices. De plus, Carré revient à plusieurs reprises sur des spécificités de notation propres aux livres de chant utilisés en milieu conventuel. Plus précisément, l’auteur s’intéresse aux établissements réguliers dépourvus de chantre aguerri, autrement dit aux petites abbayes ou prieurés comparables à ceux, passablement déficients, que Carré connaissait personnellement. Or, c’est pour répondre à cette situation qu’il élargit son propos à l’enseignement scolaire : selon Carré, “les Novices & jeunes Religieux [en l’absence de maître de plain-chant] n’ont d’autre ressource & d’autre choix pour apprendre le Plain-Chant, que dans les Maitres d’école10Carré, op. cit., p. iv.”. Pareillement, Carré imagine de pallier le nombre insuffisant de religieux dans certains prieurés en recourant au “Maitre d’école ou habitans des lieux11Ibid., p. v.”. Ce faisant, le bénédictin révèle une forme d’interaction encore très mal connue entre établissements réguliers de taille modeste et paroisses rurales.

Dans l’argumentaire liminaire de Carré, les régents d’école n’apparaissent pas seulement comme un soutien aux carences du monde régulier. L’initiation au plain-chant dans les petites écoles est, pour lui, une fin en soi :

Car outre que c’est flater sensiblement les peres & meres, sur-tout de la campagne où l’on est privé de tout secours pour l’éducation, que de s’intéresser tant soit peu à l’instruction de leurs enfans, principalement du côté du Chant, qui les distingue des autres en leur donnant droit d’approcher du Lutrin, & les rendant nécessaires ou utiles à l’Eglise pour soutenir le Chœur & seconder les Chapiers ; un Curé ou un Religieux tant soit peu laborieux & intelligent en cette partie, s’attireroit à peu de frais des éloges pareils à ceux dont on a honoré la mémoire des plus grands hommes12Ibid., p. x.

Gagner la confiance des parents, valoriser les écoliers méritants en leur ouvrant l’accès au lutrin paroissial, accroître l’effectif des chantres paroissiaux : Carré dévoile en quelques mots les enjeux croisés du plain-chant tel qu’on le pratiquait dans les paroisses rurales13Xavier Bisaro, Chanter toujours – plain-chant et religion villageoise dans la France moderne (XVIe-XIXe siècle), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2010..

La mission que Carré s’assigne au service des communautés paroissiales trouve un reflet inattendu dans le cartouche gravé ouvrant la méthode (exemple 3). Qu’il s’agisse d’un hasard ou d’un choix réfléchi, l’insertion de ce paysage bucolique habité par une innocente population vivant au contact d’une Nature idéalisée souligne la sollicitude de Carré pour le chant des paroissiens des campagnes.

Carré-cartouche p. 1ex. 3 – Carré, Le Maistre des novices… (p. 1)

Une simplicité toute relative

En dépit des promesses de son sous-titre (“Regles générales, courtes, faciles, et certaines“), Le Maistre des novices excède les limites des méthodes les plus abrégées, et les explications qu’il contient sont rédigées dans un style appliqué jusqu’à devenir laborieux. Le projet de Carré justifie à lui seul une telle orientation : d’une part, l’auteur destine son ouvrage à “ceux qui ont beaucoup de disposition & de justesse dans l’oreille & dans la voix14Carré, op. cit., p. viii.” dans une perspective autodidactique requérant le fractionnement de son énoncé. De l’autre, Carré refuse la simplification extrême de certaines méthodes pratiques qui “laissent ignorer une infinité de choses qu’il est nécessaire de bien connoître, & que l’on trouvera dans celle-ci15Ibid., p. ix.”. Enfin, le religieux conçoit son livre comme une sorte de manuel susceptible d’être utilisé par les élèves en dehors des phases d’apprentissage :

Quant aux Ecoliers, l’avantage que j’ai cherché à leur procurer, c’est de les dispenser de la gêne & de l’ennui d’écouter un long verbiage qu’on auroit à leur faire pour leur apprendre la moindre partie de ce qu’ils trouveront ici tout digéré, & de leur donner outre cela l’agrément de pouvoir avec cette Méthode à la main étudier cent fois s’il veulent, & toujours sans dégoût, la matière d’une leçon, de se la mettre bien dans l’esprit en y réfléchissant, & de recourir sans cesse à ce qui pourroit leur en être échappé de la mémoire, au bout de quelque tems qu’ils l’auroient apprise & quittée pour passer à d’autres16Ibid., p. ix. Pareillement, le chapitre XII est un recueil d’antiennes “en faveur de ceux qui n’ont pas de Livres en leur disposition” ; ibid., p. jx..

Par conséquent, Le Maistre des novices délivre des informations sur un rythme lent, à la limite de la sur-explication, doublées par des synthèses (imprimées en italiques hors du texte principal) et des schémas vraisemblablement réutilisables par les maîtres d’école (exemple 4).

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ex. 4 – Carré, Le Maistre des novices… (p. 37)

En dépit de cette dilution du contenu de son ouvrage, Carré fournit un parfait condensé de l’initiation au chant presque unanimement décrite par les auteurs des méthodes de plain-chant, une initiation découpée en trois étapes strictement distinctes (exemple 5).

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ex. 5 – Carré, Le Maistre des novices… (p. 33)

Identifier, nommer puis chanter : telles sont effectivement les trois étapes qui étaient censées conduire l’écolier de la découverte d’une notation inconnue à son exécution musicale.

Curiosités

Hormis ces éléments conventionnels, Le Maistre des novices comprend plusieurs singularités dont deux chapitres sur l’organe vocal et les soins à lui prodiguer. Très atypiques17Seules les préconisations visant à conserver à la voix chantée son “naturel” sont tributaires de l’enseignement habituel du plain-chant ; ibid. p. 25. au regard des autres méthodes “faciles”, ils donnent un aperçu anatomique et phonologique de la voix chantée mâtiné de références historiques, puis divulguent des conseils hygiéniques et alimentaires en direction des chantres soucieux de la conservation de leur voix ! Ainsi apprend-on qu’il vaut mieux éviter à cet effet de manger des noix et des anguilles… sans oublier diverses médications naturelles pour combattre l’enrouement. S’il est impossible de mesurer l’influence de ces conseils imprévus, ils témoignent en tout cas de la curiosité savante de Carré et des lectures variées qui en découlaient. 

Un autre caractéristique du Maistre des novices réside dans les exercices de chant composés par Carré. Disposés à l’issue des traditionnelles séries d’intervalles servant à assimiler les principaux mouvements mélodiques du plain-chant, ils présentent tous un profil modal très identifiable grâce à l’emploi de motifs puisés dans le répertoire du chant ecclésiastique, tout en intégrant des formules solféfiques plutôt musicales. Par exemple, le “prélude” du 3e ton (exemple 6) s’ouvre sur archétype d’intonation (mi-fa-ré-sol-la-ut) bientôt suivi par des arpèges propres à l’art vocal.

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ex. 6 – Carré, Le Maistre des novices… (p. jv)

D’autre part, Carré manifeste un intérêt rare pour la notation propre aux livres de chant pour les religieuses (exemple 7). Celle-ci ayant été forgée au XVIIe siècle par des plain-chantistes tels que Guillaume-Gabriel Nivers18Sur les livres de chant conçus par Nivers, cf. Cécile Davy-Rigaux, Guillaume-Gabriel Nivers : un art du chant grégorien sous le règne de Louis XIV, Paris, CNRS Éditions, 2004., son emploi au siècle suivant fut maintenu19Les livres de Nivers à destination des religieuses bénéficient de nouveaux tirages au XVIIIe siècle. Cf. par exemple l’Antiphonarium romanum… in usum & gratiam Monialium Ordinis Sancti Augustini, Paris, Typis et sumptibus Joannis-Baptistae-Christophori Ballard, 1736. et même élargi aux pièces en plain-chant musical, à l’instar de celles insérées par La Feillée dans sa Méthode nouvelle (1747). En se penchant sur les spécificités de cette notation (notes ornementales, liaisons de phrasé, agréments), Carré assure la jonction entre les origines et la réactualisation d’un vocalité souple et expressive appliquée au chant ecclésiastique, tranchant en cela avec la rectitude du cantus planus.

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ex. 7 – Carré, Le Maistre des novices… (p. vij)

De surcroît, la méthode de Carré réserve une section entière à une sélection d’antiennes choisies de manière à ce que leurs textes illustrent diverses adresses spirituelles du maître des novices à ses “ecoliers” (exemple 8). Attachement à Dieu, obéissance à l’Église et à sa hiérarchie, culte de la Vierge, devoirs cléricaux… autant de thèmes évoqués par le biais de pièces de plain-chant permettant d’exercer les novices tout en leur inculquant des maximes propres à leur état. Cette trouvaille pédagogique n’est pas sans rappeler les tentatives contemporaines visant à rendre immédiatement signifiants et utiles les exercices d’initiation des enfants à la lecture.

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ex. 8 – Carré, Le Maistre des novices… (p. xij)

En somme, Le Maistre des novices s’apparente à un étonnant assemblage de considérations communes et d’initiatives insolites, fruit du labeur d’un religieux désireux de transmettre aux autres une discipline du chant qu’il devait connaître en théorie plus qu’en pratique.

 (X. Bisaro, mars 2016)

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Sources et bibliographie

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Autour de ce sujet

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    Notes   [ + ]

    1. Registres paroissiaux de Saint-Fal ; renseignement aimablement communiqué par Anaël Vignet. La plupart des renseignements biographiques sur Rémy Carré ont été rassemblés par les membres de l’association Dom Rémi Carré.
    2. Pour un aperçu des familles bénédictines à l’époque moderne, cf. Daniel-Odon Hurel (dir.), Guide pour l’histoire des ordres et des congrégations religieuses (France, XVIe-XIXe siècles), Turnhout, Brepols, 2001.
    3. Actuellement, La Celle-sur-Morin.
    4. Cité par Pierre Chevallier, Loménie et l’ordre monastique (1766-1789), Paris, Librairie philosophique J. Vrin, vol. 1, p. 108.
    5. Renseignement communiqué par A. Vignet.
    6. Les attributions d’ouvrages non signés à Rémy Carré sont fondées sur les notices biographiques qui lui furent consacrées au commencement du XIXe siècle ; cf. François-Xavier de Feller, Dictionnaire historique, Paris-Lyon, Méquignon-Guyot frères, 1819, vol. X, p. 51-52, et Louis-Gabriel Michaud, Biographie universelle ancienne et moderne, Paris, Chez Michaud frères, 1813, vol. VII, p. 210.
    7. Feller, op. cit., p. 52 ; Jean-Martial Besse, Abbayes et prieurés de l’ancienne France, vol. III “Provinces ecclésiastiques d’Auch et de Bordeaux”, Ligugé-Paris, Chevetogne-Vve de Ch. Poussielgue, 1910, p. 128.
    8. La production de Le Breton était abondante et variée : tout en ayant à son catalogue des ouvrages religieux, il faisait partie du groupe des artisans chargés de l’impression de l’Encyclopédie.
    9. Carré, op. cit., p. 39 ; à comparer avec Jean Lebeuf, Traité historique et pratique du chant ecclésiastique, Paris, Hérissant, 1741, p. 9-10.
    10. Carré, op. cit., p. iv.
    11. Ibid., p. v.
    12. Ibid., p. x.
    13. Xavier Bisaro, Chanter toujours – plain-chant et religion villageoise dans la France moderne (XVIe-XIXe siècle), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2010.
    14. Carré, op. cit., p. viii.
    15. Ibid., p. ix.
    16. Ibid., p. ix. Pareillement, le chapitre XII est un recueil d’antiennes “en faveur de ceux qui n’ont pas de Livres en leur disposition” ; ibid., p. jx.
    17. Seules les préconisations visant à conserver à la voix chantée son “naturel” sont tributaires de l’enseignement habituel du plain-chant ; ibid. p. 25.
    18. Sur les livres de chant conçus par Nivers, cf. Cécile Davy-Rigaux, Guillaume-Gabriel Nivers : un art du chant grégorien sous le règne de Louis XIV, Paris, CNRS Éditions, 2004.
    19. Les livres de Nivers à destination des religieuses bénéficient de nouveaux tirages au XVIIIe siècle. Cf. par exemple l’Antiphonarium romanum… in usum & gratiam Monialium Ordinis Sancti Augustini, Paris, Typis et sumptibus Joannis-Baptistae-Christophori Ballard, 1736.
  • Pour citer cette page :
    Xavier Bisaro, Cantus Scholarum, <https://www.cantus-scholarum.univ-tours.fr/ressources/sources/methodes-faciles-de-plain-chant/maistre-des-novices/>, consulté le 18 novembre 2017.