Mgr Jean de Vaugirauld

Manuel ou Abrégé des règles nécessaires
pour bien chanter l’Office divin
selon l’usage du diocèse d’Angers

Saumur, Chez François de Goüy, 1735

manuel-titre

retour vers les méthodes de plain-chant

Contexte de publication

Ce Manuel… pour bien chanter l’Office divin se rattache à l’ensemble des livres liturgiques publiés durant l’épiscopat de Jean de Vaugirault à la tête du diocèse d’Angers (1730-1758). Cet évêque scrupuleux était issu des rangs ecclésiastiques locaux1François Lebrun (dir.), Le Diocèse d’Angers , Paris, Beauchesne, 1981, p. 146-147. (formation au séminaire diocésain, prébende canoniale à la cathédrale, responsabilités de grand-vicaire auprès de son prédécesseur), ce qui explique peut-être son attrait pour la liturgie angevine ou, à tout le moins, la connaissance qu’il en avait. En cette matière, son épiscopat fut marqué par la publication d’un diurnal (1734)2Diurnale Andegavense, Paris, Apud Joannem Baptistam Delespine, 1734. puis par la promulgation d’une version actualisée du rituel remontant à l’épiscopat d’Henri Arnaud3Rituale Andegavense, Paris, Typis Jacobi Collombat, 1735., avant une nouvelle édition du bréviaire et du missel diocésains (1737) tandis que ces livres avaient fait l’objet d’une révision sous son prédécesseur en 17174Breviarium Andegavense, Parisiis, Apud J.-B. Delespine, 1717, 4 vol. ; Missale Andegavense, Apud J.-B. Delespine, 1717.. Le chant ne pouvait être laissé à l’écart de l’intérêt porté aux textes de la liturgie angevine. Sous Mgr Poncet de La Rivière, un antiphonaire avait déjà été publié5Antiphonarium Andegavense, Angers, Avril, 1719.. S’il ne promulgua pas de livres de chant à proprement parler, son successeur Vaugirault fit publier un Cérémonial de l’Eglise d’Angers (1731) riche en informations sur les usages de la cathédrale, et le Manuel… pour bien chanter l’Office divin. Celui-ci s’inscrit donc dans une période de mise en ordre de la liturgie angevine entre le commencement et le milieu du XVIIIe siècle. Dans cette perspective, il n’est pas surprenant que l’auteur de ce Manuel identifié par l’évêque dans son mandement introductif soit Michel Mauduit, archidiacre de Bourgueil, autrement dit un praticien expérimenté de la liturgie de son propre diocèse6Manuel ou Abrégé des règles nécessaires pour bien chanter l’Office divin selon l’usage du diocèse d’Angers, Saumur, Chez François de Goüy, 1735, mandement non paginé..

Un traité, hymnaire et… kyriale

L’ouvrage revêt une forme assez originale au regard d’autres méthodes de plain-chant destinées à accompagner l’application de liturgies diocésaines (celles de Lebeuf, Hardouin, Oudoux ou Poisson par exemple). Si ses éléments didactiques apparaissent de manière continue dans le première partie, ils se trouvent mêlés à un hymnaire constituant le gros de la deuxième partie, ce qui fait penser au couplage méthode-hymnaire également de mise dans le diocèse de Noyon en 1772. La troisième partie repose sur le même principe : plusieurs points théoriques y sont abordés dans le cours d’un bref kyriale qui s’ouvre sur une des premières déclinaisons diocésaines de la messe du 1er ton de Dumont (figure 1), appelée à une diffusion extensive durant le XVIIIe siècle. Dans une veine proche, cette partie du Manuel contient un Domine salvum en plain-chant musical à deux voix ainsi qu’une très originale messe du 1er ton inspirée par celle de Dumont mais dotée de figures mélodiques beaucoup plus contrastées.

manuel-dumontFig. 1 – Manuel… (1735, p. 262)

Cette troisième partie du Manuel est elle-même assez composite puisque les deux ordinaires de messes sont suivis par des tons de lecture, des pages consacrées au chant de l’office (et non de la messe), un florilège de pièces diverses dont certaines en faux-bourdon (Stabat Mater, O Filii), une sélection de terminaisons psalmodiques nouvelles et… un propre pour la solennité du Sacré-Cœur. L’insertion de cette fête dans les calendriers diocésains étant devenue un enjeu dans la controverse entre les jansénistes appelants (qui y étaient hostiles) et leurs opposants (qui souhaitaient sa généralisation), il n’est pas impossible que cette messe glissée en fin du Manuel ait servi la stratégie anti-appelante de Mgr de Vaugirauld dans son diocèse.

Un manuel pour les clercs

Alors que le recueil des conférences ecclésiastiques du diocèse ne stipule rien de précis sur l’instruction à dispenser dans les petites écoles (et donc, a fortiori, rien sur le chant enseigné par les maîtres d’école), le Manuel… pour bien chanter l’Office divin est prioritairement et explicitement adressé aux membres du clergé, sans aucune allusion à une éventuelle utilisation scolaire. De fait, le manuel – d’un format in-4 inhabituel pour une méthode de plain-chant – insiste sur les spécificités de la liturgie locale en s’arrêtant sur des aspects concernant surtout ses usagers cléricaux, ou en puisant dans les livres angevins pour en extraire des exemples. Certaines des particularités éditoriales du chant de la liturgie angevine sont même évoquées lorsque le Manuel prévient que les nouveaux livres de chant contiennent des pièces transposées pour les 2e , 4e et 6e tons7Manuel…, op. cit., p. 58.. Au final, l’auteur de cet ouvrage entendait bien traiter du “chant angevin8Manuel…, op. cit., p. 69.”, ce qui n’empêcha pas l’ouvrage de circuler suffisamment pour être cité par La Feillée dans la troisième édition de sa Méthode nouvelle (1775)9François de La Feillée, Méthode nouvelle pour apprendre parfaitement les règles du plain-chant et de la psalmodie, Poitiers, Chez Jean Faulcon, 1775, p. 39..

Les passages relatifs aux questions grammaticales ayant une incidence sur la psalmodie (celle de la place de l’accent en particulier) sont pareillement rédigés en pensant à un lectorat ecclésiastique : le luxe de détails qui les caractérise ne pouvait être assimilé que par des praticiens aguerris du latin. Le style est également révélateur de cette orientation. Plutôt que de viser l’efficacité par la brièveté ou la simplification, ce Manuel développe les notions, les accompagne parfois d’emprunts ou de comparaisons avec d’autres domaines de la culture ecclésiastique. Ainsi, la description de chaque mode inclut un paragraphe élargissant le propos théorique, à l’instar de ceux consacrés au premier et au cinquième mode :

Tous les Chants renfermés dans cette espece d’Octave [ré-ré], & dans sa Replique, sont appellés par les anciens, Chants ou Modes Doriques, qui étoit une maniere de chanter parmi les Doriens. Les Chants doriques sont propres pour les choses graves & sérieuses ; les Peintres & les Architectes se servent, aussi-bien que les Chantres & les Musiciens, de cet ordre ou mode dorique, pour les ouvrages graves & sérieux.

Tous les Chants renfermés dans l’étenduë de cette espece d’Octave [fa-fa], & dans sa replique, sont appellés par les anciens, Chants ou modes Lydiens. Les chants ou modes lydiens excitent à la tristesse & aux larmes, c’est pourquoi les anciens l’appelloient le mode pleureux ; & il suffit de montrer l’exemple par le Fa, Mi, Re, Ut, des cloches10Il s’agit ici de la sonnerie du carillon des morts., & par son contreson, le Za, La, Sol, Fa, qui se fait entendre d’une quarte plus haut, lesquels font assez connoitre la tristesse de ce mode11Manuel…, op. cit., p. 28 et 30..

En revanche, les chapitres les plus élémentaires de ce manuel sont tout sauf singuliers : leur source d’inspiration est l’édition de 1674 de la méthode de plain-chant de Drouaux. Sans qu’il soit possible de retracer son origine, un exemplaire de cet ouvrage est actuellement conservé à la Bibliothèque municipale d’Angers. Il serait donc envisageable qu’il ait été consulté, voire détenu par un ecclésiastique angevin et utilisé comme modèle pour la Manuel de 1735. Les ressemblances sont évidentes pour les explications théoriques (figure 2) autant que pour les exercices à chanter (figure 3), et ce pour des pages entières. Le Manuel emprunte également à Drouaux les précisions que ce dernier apporte sur les silences d’articulations entre les voyelles s’enchaînant entre la fin d’un mot et le commencement du suivant12Manuel…, op. cit., p. 69..

(a)

drouaux-p-1

(b)

manuel-p-1

Fig. 2 – (a) Drouaux, Nouvelle méthode… (1674, p. 1) – (b) Manuel… (1735, p. 1)
(a)drouaux-p-11 (b)manuel-p-10
Fig. 3 – (a) Drouaux, Nouvelle méthode… (1674, p. 11) – (b) Manuel… (1735, p. 10)

Le Manuel… pour bien chanter l’Office divin dévoile ainsi la pluralité des modes de rédaction des méthodes de plain-chant publiées sous l’Ancien Régime, leurs auteurs pouvant combiner reprise littérale de fragments puisés dans des méthodes antérieures, adaptation d’emprunts à de nouveaux besoins et introduction d’éléments véritablement originaux.

(X. Bisaro, octobre 2016)

Table des matières

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Sources et bibliographie

Sources
Bibliographie

Autour de ce sujet

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    Notes   [ + ]

    1. François Lebrun (dir.), Le Diocèse d’Angers , Paris, Beauchesne, 1981, p. 146-147.
    2. Diurnale Andegavense, Paris, Apud Joannem Baptistam Delespine, 1734.
    3. Rituale Andegavense, Paris, Typis Jacobi Collombat, 1735.
    4. Breviarium Andegavense, Parisiis, Apud J.-B. Delespine, 1717, 4 vol. ; Missale Andegavense, Apud J.-B. Delespine, 1717.
    5. Antiphonarium Andegavense, Angers, Avril, 1719.
    6. Manuel ou Abrégé des règles nécessaires pour bien chanter l’Office divin selon l’usage du diocèse d’Angers, Saumur, Chez François de Goüy, 1735, mandement non paginé.
    7. Manuel…, op. cit., p. 58.
    8. Manuel…, op. cit., p. 69.
    9. François de La Feillée, Méthode nouvelle pour apprendre parfaitement les règles du plain-chant et de la psalmodie, Poitiers, Chez Jean Faulcon, 1775, p. 39.
    10. Il s’agit ici de la sonnerie du carillon des morts.
    11. Manuel…, op. cit., p. 28 et 30.
    12. Manuel…, op. cit., p. 69.
  • Pour citer cette page :
    Xavier Bisaro, Cantus Scholarum, <https://www.cantus-scholarum.univ-tours.fr/ressources/sources/methodes-faciles-de-plain-chant/manuel-1735/>, consulté le 18 novembre 2017.