Mgr François de Nesmond

Lettre pastorale de Monsieur l’Evesque de Bayeux
touchant les petites Ecoles

Caen, Chez Marin Yvon, 1690

retour vers les méthodes de plain-chant

Publiée par François de Nesmond (1629-1715) pour son diocèse de Bayeux en 1690, la Lettre pastorale… touchant les petites ecoles est un document programmatique épiscopal doublé d’un règlement scolaire. En cela, elle appartient à la catégorie des textes généraux sur l’organisation des écoles paroissiales, rejoignant ainsi l’Ecole paroissiale de Batencour. Cette Lettre reflète l’intérêt particulier pour l’instruction scolaire de ce prélat qui, sacré en 1662, demeura sur le siège normand jusqu’à son décès, soit pendant plus d’un demi-siècle. D’une nature entreprenante, Mgr de Nesmond eu le temps de travailler aux chantiers habituels d’un évêque d’esprit tridentin (réforme du clergé, fondation de séminaire, lutte contre le protestantisme, consolidation du pouvoir épiscopal) : il n’est donc pas étonnant qu’il se soit emparé de la question scolaire. Mgr de Nesmond eut l’occasion de préciser ses vues en la matière dès le synode diocésain tenu l’année de son sacre (1662)1Jacques Laffetay, Histoire du diocèse de Bayeux, XVIIe et XVIIIe siècle, Bayeux, Imprimerie de A. Delarue, 1855, vol. 1, p. 179., mais il attendit près de trente ans – autrement dit, le temps de disposer d’un clergé plus nombreux et mieux formé2Ludovic Balavoine, “Le système bénéficial du diocèse de Bayeux sous l’épiscopat de François de Nesmond (1662-1715)”, Histoire, économie & société, XXVIII/2 (2009), p. 3-13. – pour faire imprimer un document spécifiquement dédié à l’enseignement scolaire.

Apologie des petites écoles

La Lettre de l’évêque de Bayeux adopte un format assez développé (plus d’une centaine de pages) et se divise en deux grandes parties : une lettre pastorale à proprement parler, qui permet à son signataire d’argumenter son ambition au service du renforcement de l’instruction scolaire, puis un traité abordant l’ensemble des enseignements dispensés par les maîtres et maîtresses d’école. Ouvrant le volume, la lettre pastorale exhorte ses lecteurs – vraisemblablement des prêtres en charge d’âmes3Consulté dans le cadre de ce travail, l’exemplaire E-4719 de la Bibliothèque nationale de France est suivi, sous une même reliure, par une Lettre d’un docteur de Sorbnne à un Curé de ses Amis, du Diocese de Bayeux, touchant la modestie Clericale. Ce couplage paraît ainsi confirmer l’hypothèse d’un lectorat de destination essentiellement ecclésiastique. et des patrons de paroisses – à favoriser l’instruction religieuse des laïcs par le biais des petites écoles. Le prélat normand insiste à cet égard sur l’alliance du trône et de l’autel fondant la politique religieuse de Louis XIV, alors marquée par la révocation de l’Édit de Nantes elle-même suivie par un édit royal sur l’instruction religieuse4En 1698, les petites écoles firent d’ailleurs partie des sujets abordés par Louis XIV dans son ordonnance sur l’application de la révocation de l’Édit de Nantes.. Le volet historique de la lettre prend ensuite la forme convenue d’une série d’exempla dûment référencées en marge, de Charlemagne jusqu’à certains évêques du XVIIe siècle. S’ensuivent des pièces justificatives (lettres de Louis XIII et de Louis XIV à plusieurs évêques, édits royaux, ordonnances civiles), ce qui confirme la tonalité érudite de cette lettre portant au demeurant sur un point de discipline. La première de ces pièces est la reprise d’une lettre adressée par Louis XIV en personne à Nesmond : datée de 1686, elle loue les efforts de ce dernier en matière d’instruction scolaire considérée notamment comme un moyen pour intégrer plus efficacement les Nouveaux Convertis. Par ailleurs, plusieurs de ces documents insistent sur la nécessité de séparer filles et garçons durant leur instruction, ce point semblant préoccuper tout particulièrement Mgr  de Nesmond.

Un traité scolaire

Le reste de l’ouvrage condense les sujets abordés dans le traité scolaire de référence au Grand Siècle, à savoir L’Escole paroissiale de Jacques de Batencour. La Lettre pastorale… de Bayeux en reprend certains principes, comme la division de l’effectif scolaire par groupes de niveau. Pour la lecture, la répartition des écoliers a pour corollaire l’attribution à chaque niveau d’un livre propre : “petit Alphabet” pour les débutants, alphabet à mots divisés et complets pour les suivants, Heures du diocèse pour le troisième groupe, et le Pédagogue chrétien ou le catéchisme diocésain pour les plus avancés. Cette liste indique que la progression s’opérait non seulement en augmentant la complexité des textes à lire, mais aussi selon un axe menant de la lecture latine à la lecture française.

Prenant appui sur cette base incontournable ou presque pour le XVIIe siècle, l’auteur porte l’accent sur un mode d’enseignement mêlant récitations individuelle et collective, la seconde l’emportant sur la première. Ainsi, l’examen individuel des enfants est-il fondu dans un exercice semi-collectif :

On donne à chaque banc un même livre, qu’afin qu’ils aient une même leçon, & que quand un commence à lire, les autres lisent tout bas en même temps. Il faut pour ce sujet que les Maitres les fasse[nt] tous tenir debout devant lui, ou même sans sortir de leurs places, & que le plus capable du banc commence le premier & les autres ensuite, comme il sera dit cy-après5François de Nesmond, Lettre pastorale de Monseigneur l’Evesque de Bayeux touchant les petites Ecoles, avec la Méthode pour apprendre en peu de temps à Lire, Ecrire, faire le Catechisme, & Chanter, Caen, Yvon, Marin, 1690, p. 60..

Cette technique pédagogique est également de mise pour l’épellation de syllabes par les plus jeunes, ou encore pour la lecture syllabique de mots entiers (P, a, Pa ; t, e, r, ter…) voire de phrases complètes.

Toujours selon cette méthode, la poursuite de l’apprentissage de la lecture s’opère, pour le latin, à partir de psaumes dont la découpe caractéristique, c’est-à-dire la division en versets chacun ponctué par une médiation, sert de repère6Ibid., p. 63-64.. C’est ainsi que les enfants sont progressivement amenés à pratiquer ces textes dans des conditions équivalentes à celle de leur chant lors de l’office :

[…] il est quelquefois à propos pour les surprendre, de faire continuer la leçon par ceux qui s’y attendent le moins & dont le tour n’est pas encore venu, afin de les rendre plus attentifs & appliqués, de crainte de se trouver surpris, leur faisant exactement observer les points, les virgules, les voielles, les consones, & les mediations, si ce sont des Pseaumes, parce que agissant de la sorte, on leur fait insensiblement contracter une bonne habitude pour bien reciter l’Office Divin7Ibid., p. 64. Un peu plus loin, les maîtres sont invités à lire eux-mêmes les leçons des écoliers “pour leur enseigner à bien prononcer & accentuer les mots” ; ibid., p. 65..

La Methode pour apprendre… le Plain-chant

Cette dernière allusion rappelle que l’intitulé de la Lettre pastorale… promet une Méthode pour apprendre en peu de temps à Lire, Ecrire, faire le Catechisme, & Chanter. Néanmoins, cette dernière activité n’est perceptible que par petites touches durant les deux sections initiales de cette méthode. La trilogie lecture-écriture-arithmétique occupe toute la première, avec la mention des psaumes comme seul point de contact avec le chant ecclésiastique. Le règlement scolaire occupant la deuxième section est aussi discret : aucune incitation au chant n’est envisagée pour la messe quotidienne ou pour les offices de paroisse auxquels les enfants assistent les dimanches et fêtes. Il faut attendre la définition des rôles d’officiers à confier aux enfants pour que le chant apparaisse en tant qu’activité des écoliers. En effet, après diverses fonctions8Un Observateur, un Admoniteur, deux Récitateurs de Prières, trois ou quatre Répétiteurs de leçons, deux ou trois Catéchistes, un Officier chargé du matériel pour l’écriture, deux Visiteurs ; ibid., p. 77-78. est exposée celle des Chantres :

Trois ou quatre Chantres qui soient des plus avancez dans la lecture pour soulager le Maître, lors qu’on fera chanter les enfans à l’Eglise9Ibid., p. 79. Presque au même moment, Charles Démia prévoyait également l’attribution aux écoliers de rôles de chantres dans ses Reglemens pour les ecoles de la Ville & Diocese de Lyon, Lyon, Aux dépens du Bureau des Ecoles, s. d. [1688]..

Ce n’est qu’à la fin du volume qu’est développée une Methode pour apprendre seurement & en bref le Plain-chant. Cette position excentrée par rapport aux enseignements plus directement scolaires et le redémarrage de pagination à cet endroit ne reflètent pourtant pas un statut mineur : la Methode pour faire le Catechisme est pareillement traitée à part, juste après le règlement scolaire10Dans cette méthode pour le catéchisme, il faut relever le conseil donné quant à la distribution des enfants dans l’espace. Alors que les filles sont censées être assises dans les bancs en fond de nef, les garçons sont appelés à s’asseoir dans ceux “qui sont vers le chœur” (ibid., p. 81), ce qui revient à préfigurer leur probable place lors de la messe de paroisse un fois qu’ils sont devenus adultes.. Le plan du volume semble plutôt distinguer les enseignements qui se dispensent dans les salles d’école de ceux qui se donnent ou sont réinvestis prioritairement dans l’église.

La vocation de cette méthode et, surtout, de l’enseignement qui devait en découler, était de “mettre les Enfans, qui ont la voix flexible, en état de leur aider à bien faire les Offices Divins11Ibid., p. 2.”. D’autres apports de l’enseignement scolaire du chant ne sont pas oubliés pour autant. Il est ainsi rappelé en premier que l’insertion d’une méthode de chant dans un traité scolaire est motivée aussi par l’effet attendu chez les fidèles à l’écoute (et au regard probablement) d’enfants en train de chanter :

Une des choses que les Capitulaires de Charlemagne ordonnent d’apprendre aux Enfans dans les Ecoles Chretiennes, c’est le Chant de l’Eglise, si capable d’inspirer & d’entretenir la pieté dans le cœur des Fideles. C’est pourquoi afin que les Maîtres eussent dans un même recueil tout ce qui leur est necessaire pour l’instruction de leurs Ecoliers, on a creu devoir encore donner icy une petite Methode touchant le Plain-chant12Ibid., p. 1..

Approuvée par deux musiciens locauxapprobationbayeux (le maître de musique de la cathédrale de Bayeux, Gilles Philippe, et son confrère organiste, François Toustain), cette méthode reste anonyme. Ses concepteurs étaient probablement membres du clergé bayeusain puisque le modèle qu’ils suivirent discrètement n’est autre que la Nouvelle Methode pour apprendre le Plein-chant publiée à Rouen en 1685. Le format respectif de ces ouvrages diffèrent fortement (plus de cent cinquante pages pour la méthode rouennaise, moins de vingt pour celle de Bayeux) et les emprunts manifestes du second au premier sont rares. En revanche, les détails du plan de la Methode promulguée par Mgr de Nesmond laissent entrevoir le travail de contraction opéré par ses auteurs sur la base de la méthode antérieure. Pour le début par exemple, les deux méthodes exposent les sept degrés (ut à si en montant et en descendant), puis l’utilité des clefs et celle du bémol. Le premier exercice solfégique est une autre similitude entre les deux méthodes (figure 1).

rouen1685 bayeux1690

Fig. 1 – Nouvelle methode… (1685, p. 10) – Lettre pastorale… (1690, p. 9)

Toutefois, la méthode de Bayeux n’est pas exempte d’inflexions propres. Ses pages 6 à 8 forment une sorte de parenthèse consacrée à deux sujets originaux13Le sentiment d’une digression insérée à cet endroit est conforté par le fait que le haut de la page 9 s’enchaîne très naturellement à la fin de la page 5.. Sous couvert de l’exemple parisien, il est d’abord suggéré de réhausser les notes sub-cadentielles par l’application de dièses, y compris pour les tons de lecture des épitres et des évangiles. Ce dernier détail pourrait paraître inutile dans un manuel concis non destiné à un lectorat clérical. Il rappelle pourtant que le chant de l’épître à la messe constituait, en certains diocèses, une sorte de rite de passage réservé aux écoliers méritants. D’autre part, la méthode de Bayeux se distingue par la mobilisation d’un poignée d’autorités inattendues dans une ouvrage de dimension modeste : Isidore de Séville, Ptolémée et Virgile apparaissent ainsi dans ce qui n’était qu’une fascicule pour prêtres de paroisse et maîtres d’école.

Sans être vouée à l’apprentissage de toutes les subtilités du chant d’une liturgie particulière, la Lettre pastorale publiée par Mgr de Nesmond témoigne du soin que l’on pouvait accorder, à l’échelon diocésain, à la propagation du chant auprès des écoliers. En cela, cette méthode n’est pas sans préfigurer celles qui, au siècle suivant, sont expressément consacrées à la diffusion de chants réécrits ou composés au moment de la promulgation de nouveaux bréviaires et missels diocésains14Cf. notamment les méthodes de Lebeuf, Hardouin, Oudoux et Poisson..

(X. Bisaro, septembre 2016)

Table des matières

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Sources et bibliographie

Sources
Bibliographie

Autour de ce sujet

Les commentaires sont clos.

    Notes   [ + ]

    1. Jacques Laffetay, Histoire du diocèse de Bayeux, XVIIe et XVIIIe siècle, Bayeux, Imprimerie de A. Delarue, 1855, vol. 1, p. 179.
    2. Ludovic Balavoine, “Le système bénéficial du diocèse de Bayeux sous l’épiscopat de François de Nesmond (1662-1715)”, Histoire, économie & société, XXVIII/2 (2009), p. 3-13.
    3. Consulté dans le cadre de ce travail, l’exemplaire E-4719 de la Bibliothèque nationale de France est suivi, sous une même reliure, par une Lettre d’un docteur de Sorbnne à un Curé de ses Amis, du Diocese de Bayeux, touchant la modestie Clericale. Ce couplage paraît ainsi confirmer l’hypothèse d’un lectorat de destination essentiellement ecclésiastique.
    4. En 1698, les petites écoles firent d’ailleurs partie des sujets abordés par Louis XIV dans son ordonnance sur l’application de la révocation de l’Édit de Nantes.
    5. François de Nesmond, Lettre pastorale de Monseigneur l’Evesque de Bayeux touchant les petites Ecoles, avec la Méthode pour apprendre en peu de temps à Lire, Ecrire, faire le Catechisme, & Chanter, Caen, Yvon, Marin, 1690, p. 60.
    6. Ibid., p. 63-64.
    7. Ibid., p. 64. Un peu plus loin, les maîtres sont invités à lire eux-mêmes les leçons des écoliers “pour leur enseigner à bien prononcer & accentuer les mots” ; ibid., p. 65.
    8. Un Observateur, un Admoniteur, deux Récitateurs de Prières, trois ou quatre Répétiteurs de leçons, deux ou trois Catéchistes, un Officier chargé du matériel pour l’écriture, deux Visiteurs ; ibid., p. 77-78.
    9. Ibid., p. 79. Presque au même moment, Charles Démia prévoyait également l’attribution aux écoliers de rôles de chantres dans ses Reglemens pour les ecoles de la Ville & Diocese de Lyon, Lyon, Aux dépens du Bureau des Ecoles, s. d. [1688].
    10. Dans cette méthode pour le catéchisme, il faut relever le conseil donné quant à la distribution des enfants dans l’espace. Alors que les filles sont censées être assises dans les bancs en fond de nef, les garçons sont appelés à s’asseoir dans ceux “qui sont vers le chœur” (ibid., p. 81), ce qui revient à préfigurer leur probable place lors de la messe de paroisse un fois qu’ils sont devenus adultes.
    11. Ibid., p. 2.
    12. Ibid., p. 1.
    13. Le sentiment d’une digression insérée à cet endroit est conforté par le fait que le haut de la page 9 s’enchaîne très naturellement à la fin de la page 5.
    14. Cf. notamment les méthodes de Lebeuf, Hardouin, Oudoux et Poisson.
  • Pour citer cette page :
    Xavier Bisaro, Cantus Scholarum, <https://www.cantus-scholarum.univ-tours.fr/ressources/sources/methodes-faciles-de-plain-chant/lettre-1690/>, consulté le 22 septembre 2017.