La “Méthode” de Bonhoure (1840)

Contexte de publication

Bonhoure était installé à Toulouse comme “professeur de plain-chant” ; il proposait également ses services pour “réparer les livres de chant” même en très mauvais état1Journal politique et littéraire de Toulouse et de la Haute-Garonne, XII, 6 juillet 1825, p. 4. Enfin, Fétis le signale comme chantre de la cathédrale de cette ville2François-Joseph Fétis, Biographie universelle des musiciens, Paris, Librairie de Firmin Didot frères, fils et Cie, 1861, vol. II, p. 16., ce qui explique qu’il ait pu solliciter l’approbation de l’archevêque de Toulouse, Mgr d’Astros, pour son ouvrage, à moins que celui-ci n’ait été le fruit d’une commande émanant de l’autorité ecclésiastique. La préface rattache d’emblée l’ouvrage à l’enseignement du plain-chant dans les écoles primaires. Insistant sur l’avance de départements du nord et du centre de la France dans cette matière (Côte-d’Or, Somme, Pas-de-Calais), Bonhoure entend favoriser l’investissement des instituteurs des départements méridionaux dans l’apprentissage scolaire du plain-chant. Ce n’est que dans un deuxième temps que l’auteur élargit son propos aux ecclésiastiques, élèves des petites séminaires et autres utilisateurs possibles de sa méthode.

Ce volume a été publié alors que Mgr d’Astros avait entrepris de réformer l’enseignement scolaire dans son diocèse. Dans un contexte marqué par les premières étapes de la sécularisation de l’instruction publique3Maurice Gontard,  L’enseignement primaire en France de la Révolution à la loi Guizot (1789-1833) : des petites écoles de la monarchie d’Ancien Régime aux écoles primaires de la monarchie bourgeoise, Paris, Les Belles Lettres, 1959., le devenir des écoles paroissiales et charitables avait été l’objet central d’une réunion des évêques de la province ecclésiastique de Toulouse en novembre 1838, au cours de laquelle les prélats

ont pensé qu’un des premiers résultats de l’influence du clergé dans la direction des écoles normales serait d’y rétablir ou d’y maintenir l’enseignement du plain-chant et la lecture en latin, que les instituteurs communaux porteraient ensuite naturellement dans les écoles primaires, surtout dans les paroisses où les pasteurs prendraient à tâche d’entretenir avec les instituteurs des rapports bienveillants. Il a été aussi arrêté que NN. S.. les Prélats aviseraient aux moyens de faire introduire dans l’enseignement des frères de la Doctrine Chrétienne les éléments du chant ecclésiastiques4Cité par Paul Droulers, Actions pastorale et problèmes sociaux sous la Monarchie de Juillet chez Mgr d’Astros, archevêque de Toulouse, censeur de La Mennais, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 1954, p. 401-402. L’allusion à la pédagogie des Frères des écoles chrétiennes est révélatrice de l’attitude généralement restrictive adoptée par les disciples de Jean-Baptiste de La Salle en matière de chant..

Répertoire noté

L’ouvrage s’ouvre sur une méthode de plain-chant reprenant le principe de la leçon dialoguée, à la manière des innombrables catéchismes d’Ancien Régime mais encore de méthodes de plain-chant du XVIIIe siècle comme celle de Oudoux.

Après un chapitre sur la psalmodie et un répertoire d’hymnes classées par circonstances liturgiques, le volume comprend une longue série de faux-bourdons (répons de la messe, tons psalmodiques, hymnes, proses, motets et autres pièces, messe des morts).

 

 

L’importance accordée au chant en faux-bourdon dépendait de plusieurs critères. Tout d’abord, les livres de chœur utilisés par les maîtres d’école dans leurs fonctions à l’église (graduel, antiphonaire) ne contenaient habituellement pas de pièces en faux-bourdon. L’éditeur de Bonhoure, Manavit, venait de publier une nouvelle gamme de livres pour le diocèse de Toulouse5Antiphonarium Tolosanum, illustrissimi ac reverendissimi in Christo patris D.D. Pauli Theresiae Davidis d’Astros, Toulouse, Manavit, 1836, 2 vol. ; Graduale tolosanum, illustrissimi ac reverendissimi in Christo patris D.D. Pauli Theresiae Davidis d’Astros, Toulouse, Manavit, 1835-1836, 3 vol.. ; par conséquent, cette collection de faux-bourdons complétait logiquement sa gamme de livres liturgiques.

De plus, ce type de chant permettait d’associer voix d’adultes et voix d’enfants : hormis le surcroît de solennité sonore auquel il donnait accès, le faux-bourdon conjuguait l’initiation au chant ecclésiastique à d’autres bénéfices reconnus au chant collectif et polyphonique (émulation entre écoliers, approche de la “vraie” musique…). La pratique scolaire du faux-bourdon fut ainsi préconisée dans des publications normatives selon cette double perspective, ainsi qu’il apparaît dans le Manuel de l’enseignement primaire d’Eugène Rendu (1869), haut responsable du ministère de l’Instruction publique :

On commence à se rendre compte du rôle que le chant peut être appelé à jouer dans l’œuvre de la régénération morale des classes laborieuses : de remarquables résultats ont été obtenus dans quelques départements de l’Est.
Dans presque tous les villages du Haut-Rhin et du Bas-Rhin, dans plusieurs de ceux de la Moselle et de la Meuse, les enfants des écoles en sont venus au point de chanter à l’église les offices des fêtes solennelles en faux-bourdon, et d’exécuter des motets6Eugène Rendu, Manuel de l’enseignement primaire, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1858, p. 123. L’intérêt de Rendu pour le modèle des départements alsaciens se doublait de sa connaissance des usages scolaires germaniques ; cf. Eugène Rendu, De l’éducation populaire dans l’Allemagne du Nord et de ses rapports avec les doctrines philosophiques et religieuses, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1855..

En dehors des publications produites par des acteurs institutionnels, les réformateurs de la musique d’église considéraient pareillement le faux-bourdon comme un moyen pour introduire une civilité musicale dont ils déploraient l’absence dans la plupart des églises7Cf. par exemple Félix Danjou, “De l’état actuel du chant dans les églises de France, et des moyens d’en améliorer l’exécution [III]“, Revue de la musique religieuse, populaire et classique, I (1845), p. 226..

Enfin, l’accent porté sur le faux-bourdon dans cet ouvrage incite à le rattacher aux traditions orales de chant à plusieurs parties. Ainsi que l’a montré Jean-Jacques Casteret8Jean-Jacques Casteret, La polyphonie dans les Pyrénées gasconnes : tradition, évolution, résilience, coll. “Anthropologie et musiques”, Paris, L’Harmattan, 2012., il existait dans les Pyrénées et dans leur piémont une solide habitude de chant polyphonique forcément connue par les maîtres d’école lorsque ceux-ci étaient issus de ces régions. Le lien du faux-bourdon d’église à ces techniques coutumières est d’ailleurs confirmé par l’existence d’autres ouvrages publiés à Toulouse et comportant une même proportion de polyphonie9Cf. le Manuel des chantres ou recueil des chants les plus usuels dans le diocèse de Toulouse, Toulouse, E. Privat, 1873..

 

(X. Bisaro, janvier 2016)

 

Source

Bonhoure père, Méthode théorique et pratique de plain-chant… Ouvrage utile à MM. les Curés, aux Instituteurs de campagne, et destiné aux Élèves des petits séminaires, des Écoles primaires, et aux jeunes gens qui se proposent de remplir les fonctions de chantre d’église, Toulouse, Imprimerie d’Augustin Manavit, 1840.

Sources complémentaires

Antiphonarium Tolosanum, illustrissimi ac reverendissimi in Christo patris D.D. Pauli Theresiae Davidis d’Astros, Toulouse, Manavit, 1836, 2 vol.

Graduale tolosanum, illustrissimi ac reverendissimi in Christo patris D.D. Pauli Theresiae Davidis d’Astros, Toulouse, Manavit, 1835-1836, 3 vol.

Manuel des chantres ou recueil des chants les plus usuels dans le diocèse de Toulouse, Toulouse, E. Privat, 1873.

Bibliographie

Jean-Jacques Casteret, La polyphonie dans les Pyrénées gasconnes : tradition, évolution, résilience, coll. “Anthropologie et musiques”, Paris, L’Harmattan, 2012.

Jean-Jacques Casteret, “The Institutions of Transfer of the The Royal Sixth Tone”, Budapest, 2016 (à paraitre).

Paul Droulers, Actions pastorale et problèmes sociaux sous la Monarchie de Juillet chez Mgr d’Astros, archevêque de Toulouse, censeur de La Mennais, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 1954.

Autour de ce sujet

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    Notes   [ + ]

    1. Journal politique et littéraire de Toulouse et de la Haute-Garonne, XII, 6 juillet 1825, p. 4
    2. François-Joseph Fétis, Biographie universelle des musiciens, Paris, Librairie de Firmin Didot frères, fils et Cie, 1861, vol. II, p. 16.
    3. Maurice Gontard,  L’enseignement primaire en France de la Révolution à la loi Guizot (1789-1833) : des petites écoles de la monarchie d’Ancien Régime aux écoles primaires de la monarchie bourgeoise, Paris, Les Belles Lettres, 1959.
    4. Cité par Paul Droulers, Actions pastorale et problèmes sociaux sous la Monarchie de Juillet chez Mgr d’Astros, archevêque de Toulouse, censeur de La Mennais, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 1954, p. 401-402. L’allusion à la pédagogie des Frères des écoles chrétiennes est révélatrice de l’attitude généralement restrictive adoptée par les disciples de Jean-Baptiste de La Salle en matière de chant.
    5. Antiphonarium Tolosanum, illustrissimi ac reverendissimi in Christo patris D.D. Pauli Theresiae Davidis d’Astros, Toulouse, Manavit, 1836, 2 vol. ; Graduale tolosanum, illustrissimi ac reverendissimi in Christo patris D.D. Pauli Theresiae Davidis d’Astros, Toulouse, Manavit, 1835-1836, 3 vol..
    6. Eugène Rendu, Manuel de l’enseignement primaire, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1858, p. 123. L’intérêt de Rendu pour le modèle des départements alsaciens se doublait de sa connaissance des usages scolaires germaniques ; cf. Eugène Rendu, De l’éducation populaire dans l’Allemagne du Nord et de ses rapports avec les doctrines philosophiques et religieuses, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1855.
    7. Cf. par exemple Félix Danjou, “De l’état actuel du chant dans les églises de France, et des moyens d’en améliorer l’exécution [III]“, Revue de la musique religieuse, populaire et classique, I (1845), p. 226.
    8. Jean-Jacques Casteret, La polyphonie dans les Pyrénées gasconnes : tradition, évolution, résilience, coll. “Anthropologie et musiques”, Paris, L’Harmattan, 2012.
    9. Cf. le Manuel des chantres ou recueil des chants les plus usuels dans le diocèse de Toulouse, Toulouse, E. Privat, 1873.
  • Pour citer cette page :
    Xavier Bisaro, Cantus Scholarum, <https://www.cantus-scholarum.univ-tours.fr/ressources/sources/livres-de-chant-notes/bonhoure/>, consulté le 21 septembre 2017.