Methode universelle tres brieve et facile pour apprendre le plein chant sans maistre (1647)

 

Adrien Cocquerel

Methode universelle tres brieve et facile
pour apprendre le plein chant sans maistre

(seconde édition)

Paris, Chez Jean de La Caille, 1647

Cocquerel-titre

retour vers les méthodes de plain-chant

Un contexte de publication obscur

Adrien Cocquerel était un auteur mystérieux déjà pour les bibliographes du XVIIIe siècle. Les maigres informations actuellement disponibles sur son compte remontent au dictionnaire des auteurs dominicains (1721) des pères Quetif et Échard : Cocquerel y est décrit comme originaire de Vernon, ville qu’il quitta pour rejoindre le couvent dominicain de Lisieux1Jacques Quetif et Jacques Échard, Scriptores Ordinis Praedicatorum recensiti, Paris, J.-B. Christophe Ballard et N. Simart, 1721, t. II, p. 550-551. Ces données seront ensuite reprises par Fétis notamment.. Aucun autre de ses éventuels écrits ne subsiste et les textes liminaires de sa Methode (dont une épître dédicatoire à Jacques de La Ferté, chantre de la Sainte-Chapelle de Paris, d’une rare flagornerie) ne permettent pas de dégager d’élément biographique supplémentaire. Il faut donc se contenter de souligner la haute technicité de cette méthode pour imaginer que Cocquerel (ou son aide ?) était un praticien aguerri. La mention “seconde édition” sur la page de titre achève de jeter le trouble, la première édition  – à peine évoquée dans l’adresse au lecteur – n’ayant laissé aucune trace. Un permis d’imprimer fut pourtant accordé à Cocquerel en novembre 16452Michel Brenet [= Marie Bobillier], La librairie musicale en France de 1653 à 1790, d’après les registres de privilèges”, Sammelbände der Internationalen Musikgesellschaft, VIII/3 (1907), p. 407., alors que l’imprimeur-libraire Jean de La Caille en sollicita une nouvelle en juillet 1646, peut-être pour la deuxième édition3Ibid., et obtint un privilège pour celle-ci en novembre de la même année. Il n’en reste pas moins étonnant de voir se succéder en quelques mois seulement deux éditions d’un ouvrage dont, comme on le verra, le niveau de praticabilité était très faible.

La Methode de Cocquerel marque l’entrée dans le domaine de l’édition de plain-chant de Jean de La Caille. Même si cet ouvrage paraît procéder d’une intention de Cocquerel et non d’un projet commercial global, La Caille trouva ainsi l’occasion de prendre pied dans un marché alors dominé par les libraires parisiens Vitray et Cramoisy à l’origine d’un consortium auquel La Caille ne fut jamais associé – et approché depuis peu par Robert Ballard4Cécile Day-Rigaux, Guillaume-Gabriel Nivers : un art du chant grégorien ous le règne de Louis XIV, Paris, CNRS Éditions, 2004, p. 318-319.. À la suite de cela, La Caille bénéficia en mars 1650 d’un privilège royal pour imprimer des “Livres d’Eglise nottés”5D’après la fiche bibliographique de l’exemplaire de son Graduale romanum conservé sous la cote C 1150  à la Médiathèque municipale de Valognes. et fit approuver la même année son premier tirage d’antiphonaire romain.

Aperçu du contenu

À le lire, Adrien Cocquerel souhaitait délivrer “une claire & parfaite demonstration6Adrien Cocquerel, Methode universelle tres brieve et facile pour apprendre le plein chant sans maistre, Paris, Chez Jean de La Caille, 1647, adresse au lecteur (non paginée).”. Le style de son ouvrage semble paradoxalement peu inspiré par cet objectif. Sa Methode universelle est probablement la plus verbeuse dans le corpus des méthodes “faciles” : son caractère répétitif est décelable tant dans le texte7Cf. parmi de nombreux exemples ce paragraphe extrait de l’explication des muances : “En II lieu, lors que vous estes hors des principes qui sont reglez de quelque regle, il faut aussi que vous sortiez hors de la regle, & que vous entriez en d’autre principes reglez par autre regle : il faut donc aussi que vous quittiez la precedente, lors que vous estes hors de ses notes par un ton qui leur est trop haut, & que vous preniez d’autre[s] notes & un[e] autre clef pour les regler, & c’est là faire une muance.” ; Cocquerel, op. cit., p. 31. que dans l’iconographie. Par exemple, le tableau de la Gamme apparaît trois fois (p. 1, 3 et 15) dès le premier chapitre. À ceci s’ajoute l’impression déficiente des exemples notés, les clefs et les notes occupant souvent des positions incertaines.

En considérant la vocation de cet ouvrage et le profil de son auteur, la minutieuse progression des explications observée tout au long de la Methode universelle n’est pas forcément incohérente. D’une part, elle pourrait être rattachée à la culture intellectuelle de l’ordre dominicain dont Cocquerel était membre, sa méthode déployant une sorte de scholastique de la théorie hexacordale. De l’autre, le livre n’était pas destiné à être mis entre les mains du moindre apprenti-chantre. Ainsi, après avoir consacré deux pages à justifier le nombre de clefs pour le plain-chant, Cocquerel donne le conseil suivant :

Remarquez qu’une seule de ces huit raisons [du nombre de clefs], est suffisante pour celuy qui ne les pourra entendre toutes, c’est pourquoy on doit prendre la plus claire, ou les prendre toutes pour une, ou une pour toutes8Cocquerel, op. cit., p. 6..

 
 
 

Enfin, Cocquerel devait rédiger en songeant au principal argument de sa Methode signifié dans son titre : selon lui, celle-ci devait permettre[d’]apprendre le plein chant sans maistre”. Il était donc prudent de multiplier les explications, les listes de raisons et d’exemples, les tableaux, les récapitulatifs eux-même soumis à éclaircissement… La combinaison de différents niveaux de texte et de schémas finit par donner à certaines pages l’allure d’un traité érudit (figure 1).

Sur près de cent-trente pages, Cocquerel explore toutes les arcanes de la solmisation hexacordale avec, pour chacun de ses principes, de longues suites de cas particuliers commentés. Il faut attendre la page 82 pour que l’auteur traite de l’entonnement, autrement dit du chant lui-même.

Cocquerel-p. 29Fig. 1 – Cocquerel, Methode universelle… (p. 29)

 

Les exercices vocaux notés par Cocquerel se présentent sous la forme de déclinaisons de l’hexacorde chanté progressivement selon un mouvement mélodique, croissant conjoint et disjoint, en notes tenues ou encocre – ce qui est rares dans les méthodes “facile” de plain-chant – selon un formule bordée (figures 2 a/b/c).

a)

 b)

c)

 

Fig. 2 – Cocquerel, Methode universelle… ([a] p. 86, [b] 87 et [c] 88)

Prémisses d’un enseignement de la composition de plain-chant

Une fois passée la table psalmodique, Cocquerel aborde la “Façon de bien noter des livres de plein-chant” (chapitre XX). Cette section hésite entre évocation de la copie des livres de chant (c’est le cas de la page 126 où sont exposées les habitudes en matière de ligatures) et, d’autre part, composition de pièces nouvelles : Cocquerel y discute en effet de questions telles que “De quelle clef se faut-il servir pour noter un chant triste, pleintif, molasse, & debile9Cocquerel, op. cit., p. 117.”. Plus loin, l’auteur mêle les deux sujets :

Enfin de tout ce que dessus, par vostre diligence & exercice, moyennant la grace de Dieu, j’espere que vous pourrez noter quelque chose de l’Office divin, soit qu’il n’y en eust de perdu, de deschiré, ou qu’il n’y en eust pas mesme : & vous le noterez en la mesme façon qu’on chante autre part si vous le sçavez chanter, ou si vous l’avez entendu chanter autrefois ; ou mesme vous en inventerez quelqu’autre agreable, ou semblable à celuy que vous sçavez de quelqu’autre Office : & ainsi suppleerez au defaut qui arriveroit, pour n’y avoir point de Messe, ou de respons, ou d’alleluya noté, ou autre chose semblable10Cocquerel, op. cit., p. 127..

Si tel est bien le cas, la Methode de Cocquerel serait la première à traiter aussi explicitement de la composition de plain-chant, alors que celle-ci donnera lieu à plusieurs essais au XVIIIe siècle..

Un ars memoriae tardif et… loufoque

La partie la plus déroutante de la Methode de Cocquerel tient dans son dernier chapitre : en quelques pages, celui-ci propose un ars memoriae adapté au plain-chant. Cocquerel insiste en premier lieu sur la nécessité de mémoriser le répertoire à chanter :

il se faut souvent appliquer au plein chant, afin de tellement s’inculquer la valeur des notes selon leurs tons qu’il faut appliquer sur le texte, qu’il seroit besoin de sçavoir comme noter par memoire note pour note, tout ce que vous entendez chanter, ou mesme tout le chant de l’Eglise : de sorte qu’estant perdu quelque chose, dont vous n’auriez de copie, vous le noteriez vous mesmes, selon que vous l’avez entendu chanter. or parce que vous n’avez pas toujours avec vous les livres pour vous exercer, & vous estudier à bien appliquer la valeur des notes sur le texte, en quoy consiste toutes difficultez : je vous mettray icy un moyen de vous exercer sans avoir avec vous les livres du chant, ny des notes, & ainsi vous solfierez, & noterez, & appliquerez la note sur le texte par memoire, & aurez une telle habitude, que vous noterez tout proprement11Cocquerel, op. cit., p. 128..

Néanmoins, le système décrit par Cocquerel n’a pas pour objet de mémoriser le chant mais plutôt… d’inventer un mélodie aidant à la mémorisation du texte. Posant un équivalence entre voyelles et syllabes de solmisation (a = fa/la, e = re, i = mi, o = sol, u = ut), Cocquerel propose de transformer des paroles latines en mélodie. Ainsi, sur le Domine salvum fac Regem (figure 3) :

sol mi re fa (la) ut fa (la) re re
Do- mi- ne sal- vum fac Re- gem
re re fa (la) mi sol mi mi re
et e- au- di nos in di- e
fa (la) mi sol fa (la) re mi ut re
qua in- vo- ca- ve- ri- mus te

Cocquerel - p. 130

Fig. 3 – Cocquerel, Methode universelle… (p. 130)

L’improbable mélodie obtenue (d’ailleurs reproduite fautivement dès sa troisième note) était censée, selon Cocquerel, faciliter la mémorisation de l’office divin chez ses praticiens.

Devant tant de complexité inutile et d’efforts vains, on comprend pourquoi Jean de La Caille ressentit, une fois expiré son privilège de treize années obtenu en 1646 pour l’ouvrage de Cocquerel, le besoin de doter son catalogue d’une méthode plus accessible et moins prolixe : la Brieve instruction de Paschal tiendra ce rôle à partir de 1658.

(X. Bisaro, juillet 2015)

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Sources

Autour de ce sujet

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    1. Jacques Quetif et Jacques Échard, Scriptores Ordinis Praedicatorum recensiti, Paris, J.-B. Christophe Ballard et N. Simart, 1721, t. II, p. 550-551. Ces données seront ensuite reprises par Fétis notamment.
    2. Michel Brenet [= Marie Bobillier], La librairie musicale en France de 1653 à 1790, d’après les registres de privilèges”, Sammelbände der Internationalen Musikgesellschaft, VIII/3 (1907), p. 407.
    3. Ibid.
    4. Cécile Day-Rigaux, Guillaume-Gabriel Nivers : un art du chant grégorien ous le règne de Louis XIV, Paris, CNRS Éditions, 2004, p. 318-319.
    5. D’après la fiche bibliographique de l’exemplaire de son Graduale romanum conservé sous la cote C 1150  à la Médiathèque municipale de Valognes.
    6. Adrien Cocquerel, Methode universelle tres brieve et facile pour apprendre le plein chant sans maistre, Paris, Chez Jean de La Caille, 1647, adresse au lecteur (non paginée).
    7. Cf. parmi de nombreux exemples ce paragraphe extrait de l’explication des muances : “En II lieu, lors que vous estes hors des principes qui sont reglez de quelque regle, il faut aussi que vous sortiez hors de la regle, & que vous entriez en d’autre principes reglez par autre regle : il faut donc aussi que vous quittiez la precedente, lors que vous estes hors de ses notes par un ton qui leur est trop haut, & que vous preniez d’autre[s] notes & un[e] autre clef pour les regler, & c’est là faire une muance.” ; Cocquerel, op. cit., p. 31.
    8. Cocquerel, op. cit., p. 6.
    9. Cocquerel, op. cit., p. 117.
    10. Cocquerel, op. cit., p. 127.
    11. Cocquerel, op. cit., p. 128.
  • Pour citer cette page :
    Xavier Bisaro, Cantus Scholarum, <https://www.cantus-scholarum.univ-tours.fr/ressources/sources/methodes-faciles-de-plain-chant/cocquerel/>, consulté le 21 septembre 2017.