Methode du chant ecclesiastique (1752)

 

 

Alexis de Sainte-Anne

Methode du chant ecclesiastique

Paris, De l’Imprimerie de Christophe Jean François Ballard, 1752

Ste-Anne-titre

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Grâce à une discrète indication figurant sur sa dernière page, cette méthode est attribuable à Alexis de Sainte-Anne, “Religieux carme de la province de Touraine1Alexis de Sainte-Anne, Methode du chant ecclésiastique, Paris, De l’imprimerie de Christophe Jean François Ballard, 1752, p. 61.”. Cet ecclésiastique est également connu comme auteur d’ouvrages de spiritualité alors qu’il occupait les fonctions d’aumônier des carmélites de Rennes et de Ploërmel sous le titre de “vicaire général”2René Kerviler, Répertoire général de bio-bibliographie bretonne, vol. 1, Rennes, Plihon et Hervé, 1886, p. 96. C’est sous ce dernier titre qu’il apparaît comme auteur de L’Esprit des actions de la religion, pour servir de Directoire aux Religieuses Carmélites de Bretagne, Rennes, Chez Nicolas-Paul Vatar, 1760.. En dépit de ces responsabilités et de son activité éditoriale, cet auteur reste obscur alors que l’éditeur Christophe Jean-François Ballard (1701-1765), au contraire, était toujours détenteur sous Louis XV du privilège d’impression de la musique en France et descendait d’une lignée d’imprimeurs-libraires ayant publié de nombreux livres et méthodes de plain-chant3Cf. Laurent Guillo, Pierre I Ballard et Robert III Ballard : imprimeurs du roy pour la musique (1599-1673), Sprimont, Mardaga, 2003, 2 vol..

Si elle n’est pas explicitement présentée comme “facile” ou “brève”, cette méthode reste d’une ampleur limitée (une soixantaine de pages) et semble prendre part aux débats en cours à la fin des années 1740 sur les relations entre plain-chant et musique. Après le traité polémique de Cousin de Contamine (1749)4Cousin de Contamine, Traité critique du plain-chant, usité aujourd’hui dans l’église, contenant les principes qui en montrent les défauts, & qui peuvent conduire à le rendre meilleur, Paris, Chez P. G. Le Mercier, 1749. et les réponses de Léonard Poisson5Léonard Poisson, Traité théorique et pratique du plain-chant appellé grégorien, Paris, Chez Ph.-N. Lottin et H. Butard, 1750, <https://archive.org/details/traitthoriqu00pois> [consultation le 13 juillet 2015]. ou du chanoine Roulleau6Roulleau, “Defense du chant grégorien”, Mercure de France, mai 1750, p. 41-77, <https://books.google.fr/books?id=vloOCHZ04y8C&pg=PA41&lpg=PA41&dq#v=onepage&q&f=false> [consultation le 13 juillet 2015]. Sur cette controverse, cf. Cécile Davy-Rigaux, “Réflexion sur l’autorité reconnue aux musiciens dans le domaine du plain-chant en France entre 1650 et 1750”, <http://sequentia.huma-num.fr/docs/art2_Davy_Rigaux.pdf> [consultation le 13 juillet 2015]., la Methode du chant ecclésiastique prend le parti des Modernes contre les Anciens :

Nous voyons avec étonnement les progrès que la Musique a faite depuis un siecle ; seroit-il moins glorieux de donner au Chant Ecclesiastique les graces & les ornemens, dont il est susceptible ? Ne seroit-ce pas plûtôt un moyen de le faire goûter, en lui otant cette rudesse, & cette espece d’inertie dont la pluspart des Chants sont remplis ? J’ai tâché d’en déveloper les vraies Regles, & de le raprocher autant qu’il a été possible des principes de la bonne modulation. Pour y reussi, j’ai lû avec attention le Traité de Composition du célebre M. Rameau, dont j’ai tiré ce qui m’a parû appartenir au Chant Ecclesiastique7Sainte-Anne, Methode…, op. cit., p. iij..

Plusieurs aspects de cet ouvrage rendent quelque peu insaisissables les intentions de Sainte-Anne. Ses développements sur les modes, leurs cordes essentielles, leurs affinités avec le système tonal sont fournis, sans oublier un chapitre initial sur la nature des sons musicaux dans une veine très cartésienne. Même les exercices destinés à solfier les notes prennent l’allure de phrases musicales (exemple 1) alors que Sainte-Anne n’était pas, comme Drouaux par exemple, un maître de musique.

SteAnne-p. 13

ex. 1 – Methode du chant ecclesiastique (p. 13)

Au contraire, les pages réellement consacrées à l’apprentissage du plain-chant sont rares. Le chapitre sur la psalmodie est particulièrement révélateur à cet égard : les consignes pratiques tiennent en quelques lignes glissées après un exposé verbeux sur le choix d’une dominante unique pour le chant de l’office8Sainte-Anne, Methode…, op. cit., p. 50.. En outre, Sainte-Anne paraît professer une défiance de principe à l’encontre de repères habituels des plain-chantistes. Ainsi, concernant les syllabes de désignation des cordes :

Quelques uns pour mieux faire apercevoir cette diminution de Ton, donnent au Si b, le nom de Sa, ou Fa ; & au Mi le nom de ma ; Mais les autres avec autant de raison leur conservent la même dénomination, croyant faire sentir aussi bien le changement de son, en disant Si & Mi, qu’en prononçant Sa ou Ma, il ne s’agit tout au plus ici que d’une question de mots9Sainte-Anne, Methode…, op. cit., p. 14..

Par ailleurs, certains partis pris de l’auteur étonnent, dont son insistance à transformer en “sensibles” (sic) les notes juste inférieures aux toniques quitte à introduire des intervalles mélodiques inusuels comme la 5te diminuée (exemple 2).

SteAnne-p. 49

ex. 2 – Methode du chant ecclesiastique (p. 49)

La Methode du chant ecclésiastique d’Alexis de Sainte-Anne se présente finalement comme un texte énigmatique dont les centres d’intérêts divergent par rapport aux préoccupations habituelles des auteurs de méthodes de plain-chant. Sa conclusion incertaine reflète l’ambiguïté générale de son propos :

Telles sont mes réflexions & mes conjectures : Je les abandonne au jugement des Maîtres de l’Art, qui sont plus capables de nous instruire des véritables raisons de ce changement. Ce qu’il y a de singulier c’est que je n’ai trouvé aucune Methode de Chant qui ait entré dans ce detail. On s’est contenté de dire : Telle chose est ainsi, sans en donner aucune raison ; ce qui naturellement n’est pas capable de satisfaire un esprit raisonnable10Sainte-Anne, Methode…, op. cit., p. 30..

Apparemment aussi éloignée de l’instruction dont Sainte-Anne dut bénéficier au sein de son ordre que de l’enseignement musical à strictement parler, cette Methode ne prend son sens qu’à condition de la replacer dans le contexte de la controverse sur l’autonomie du plain-chant au regard de la musique au milieu du XVIIIe siècle.

(X. Bisaro, juillet 2015)

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    1. Alexis de Sainte-Anne, Methode du chant ecclésiastique, Paris, De l’imprimerie de Christophe Jean François Ballard, 1752, p. 61.
    2. René Kerviler, Répertoire général de bio-bibliographie bretonne, vol. 1, Rennes, Plihon et Hervé, 1886, p. 96. C’est sous ce dernier titre qu’il apparaît comme auteur de L’Esprit des actions de la religion, pour servir de Directoire aux Religieuses Carmélites de Bretagne, Rennes, Chez Nicolas-Paul Vatar, 1760.
    3. Cf. Laurent Guillo, Pierre I Ballard et Robert III Ballard : imprimeurs du roy pour la musique (1599-1673), Sprimont, Mardaga, 2003, 2 vol.
    4. Cousin de Contamine, Traité critique du plain-chant, usité aujourd’hui dans l’église, contenant les principes qui en montrent les défauts, & qui peuvent conduire à le rendre meilleur, Paris, Chez P. G. Le Mercier, 1749.
    5. Léonard Poisson, Traité théorique et pratique du plain-chant appellé grégorien, Paris, Chez Ph.-N. Lottin et H. Butard, 1750, <https://archive.org/details/traitthoriqu00pois> [consultation le 13 juillet 2015].
    6. Roulleau, “Defense du chant grégorien”, Mercure de France, mai 1750, p. 41-77, <https://books.google.fr/books?id=vloOCHZ04y8C&pg=PA41&lpg=PA41&dq#v=onepage&q&f=false> [consultation le 13 juillet 2015]. Sur cette controverse, cf. Cécile Davy-Rigaux, “Réflexion sur l’autorité reconnue aux musiciens dans le domaine du plain-chant en France entre 1650 et 1750”, <http://sequentia.huma-num.fr/docs/art2_Davy_Rigaux.pdf> [consultation le 13 juillet 2015].
    7. Sainte-Anne, Methode…, op. cit., p. iij.
    8. Sainte-Anne, Methode…, op. cit., p. 50.
    9. Sainte-Anne, Methode…, op. cit., p. 14.
    10. Sainte-Anne, Methode…, op. cit., p. 30.
  • Pour citer cette page :
    Xavier Bisaro, Cantus Scholarum, <https://www.cantus-scholarum.univ-tours.fr/ressources/sources/methodes-faciles-de-plain-chant/methode-1752/>, consulté le 21 septembre 2017.