Jean-Jacques Souhaitty

Essai du Chant de l’Eglise par la nouvelle methode des nombres

Paris, Chez Thomas Jolly & André Pralard, 1679

 

La poursuite d’un projet

Cet Essai s’inscrit à la suite des Nouveaux elemens publiés en 1677 par Jean-Jacques Souhaitty1Sur la personnalité de Souhaitty, cf. la notice consacrée à ses Nouveaux elemens (1677).. Après avoir exposé en théorie son système de notation, le religieux récollet ressentit le besoin de préciser ses intentions dans ce nouvel ouvrage, alors qu’approchait l’assemblée du Clergé de France de 1680. Cette circonstance dut l’engager à relancer la divulgation de son invention puisque la dédicace de l’Essai au clergé et l’adresse initiale à  l’universo clero semblent attester que Souhaitty comptait recueillir les suffrages de prélats réunis en assemblée à Saint-Germain-en-Laye2Largement consacrés aux relations avec les réformés et à des questions regardant le temporel, les actes de cette assemblée ne contiennent aucune allusion à la proposition de Souhaitty. Cf. Louis-Joseph de Grignan (abbé), Procez verbal de l’Assemblée generale du clergé de France tenue… en 1680, Paris, Chez Frédéric Léonard, 1684. Il conviendrait par conséquent de poursuivre l’investigation en sondant le fonds de l’Agence générale du clergé (sous-série G8 des Archives nationales)..

Parallèlement à cette initiative publique, Souhaitty écrivit deux lettres dont la première3F-Pn Mss fr. 22953, f° 9-10. Transcription chez Fabien Guilloux, Les Frères Mineurs et la Musique en France (1550-1700), thèse de doctorat, Université François-Rabelais, Tours, 2006, vol. II, p. 83. pourrait avoir servi de lettre type4F. Guilloux, op. cit., vol. I, p. 165.. Adressé avec déférence à un destinataire de rang probablement épiscopal, ce texte réaffirme la triple motivation de Souhaitty (œuvrer “au service de l’Eglise, à l’utilité du public, & à l’instruction de la Jeunesse”), la finalité de son projet (mettre à disposition des livres de chant selon son système de notation) et l’intérêt des libraires pour celui-ci. Selon le religieux, son Essai avait bénéficié des avances de Jolly et Pralard, ce qui révèle les espoirs commerciaux que ceux-ci mettaient dans l’éventualité d’une future gamme complète de livres de chant5Fabien Guilloux évoque la possibilité, pour ces artisans, de contourner le privilège détenu par les Ballard en matière d’édition musicale : la notation numérique de Souhaitty leur aurait ainsi permis de ne pas enfreindre ce monopole (F. Guilloux, op. cit., vol. I, p. 167). Cependant, les livres liturgiques ne tombaient pas sous le coup de l’exclusivité accordée aux Ballard. Par conséquent, ce ne sont que les applications musicales de la notation de Souhaitty qui auraient pu intéresser les libraires ayant soutenu son Essai.. Souhaitty écrivit une missive comparable à des pères Récollets, vraisemblablement chargés du gouvernement de l’ordre ou d’une de ses provinces6F-Pn Mss fr. 22953, f° 17. Transcription chez F. Guilloux, op. cit., vol. II, p. 84.. La proposition faite à cette occasion est plus précise car adaptée aux besoins du milieu régulier. Effectivement, Souhaitty soumet l’idée de faire noter selon son système un processionnaire, un évangéliaire et une “règle” pour les novices, ce qui anticipe peu ou prou sur le contenu du processionnaire et de la méthode imprimés pour les Récollets durant les années 1690. Là ne s’arrêtait pas son ambition puisque le religieux suggère dans un deuxième temps d’entreprendre la publication d’un bréviaire entièrement noté (ce que Demoz parviendra à faire en 1728) apte à “mettre une entière uniformité dans tous nos Chœurs”, ainsi qu’un graduel et antiphonaire en un seul volume.

Au travers de ces diverses tentatives, Souhaitty visait un objectif proche de celui de François Bourgoing qui, dans son David françois7François Bourgoing, Le David françois, ou Traité de la saincte psalmodie, Paris, Chez Sébastien Huré, 1641. (1641), avait pareillement offert aux “archevesques et evesques de France” d’œuvrer à une réforme générale de la pratique psalmodique. Cette concentration sur l’utilisation de sa notation au service du chant de l’Église explique que Souhaitty n’aborde que ponctuellement dans l’Essai son éventuelle application à la musique8Jean-Jacques Souhaitty, Essai du Chant de l’Eglise par la nouvelle methode des nombres, Paris, Chez Thomas Jolly & André Pralard, 1679, p. 4-6 et 18-20.. D’autre part, Souhaitty entendait répondre avec cet Essai aux critiques formulées suite à la parution des Nouveaux elemens (1677), ainsi que proposer de nouvelles formes d’application de son système. Malgré cela, les idées de Souhaitty ne trouvèrent pas d’écho auprès des diocèses ni même au sein de l’ordre des Récollets dont il était membre (les livres publiés ultérieurement pour cette famille franciscaine ne reprenant pas sa notation numérique).

Alors que Souhaitty avait concédé le caractère expérimental de son système dans les Nouveaux elemens, celui-ci n’est toujours pas définitivement stabilisé dans l’Essai, d’où le choix de cet intitulé9Souhaitty se préserve en invoquant le fait que “comme une Esquisse dans la Peinture, n’est pas un Tableau achevé, de mesme un Essai dans quelque Art que ce soit, ne peut pas estre un Chef-d’œuvre.” ; Souhaitty, op. cit., “Les principes de l’intonation”, non paginé.. Si le principe de base de sa notation numérique demeure (exemple 1), elle ne disposait pas encore, selon Souhaitty, de tous les caractères prévus. En outre, l’auteur rectifie des détails de notation établis dans les Nouveaux elemens10Ibid., p. 7. Souhaitty consacre à la justification de cet inachèvement une page entière de sa réfutation des objections encourues par son système ; ibid., p. 30..

ex. 1 – Jean-Jacques Souhaitty, Essai du chant de l’Eglise (non paginé)

La principale modification apportée par l’Essai réside dans la disposition des nombres au regard du texte. Alors qu’ils étaient disposés au-dessus des paroles dans les exemples des Nouveaux elemens, ils leur sont plus intimement combinés dans l’Essai (exemple 2 [a]), ce qui autorisait une lecture assez cursive des textes.

Défense et illustration du système

La deuxième partie de l’Essai est entièrement dédiée aux “Preuves, objections et réponses”, possible écho aux reproches essuyés par le système du père Souhaitty. Les “Preuves” rassemblent les motivations et les buts de l’auteur : face au manque de livres de chant dans les paroisses et à l’absence de chantres compétents, la notation numérique de Souhaitty “[sans] Clefs, ny Lignes, ny Muances11Ibid., p. 12.” permettrait de faciliter l’édition de chant ecclésiastique et son apprentissage. Quant aux “Objections et réponses”, elles dévoilent les critiques dont le système fut manifestement l’objet. Celles-ci portaient sur le principe du système (les nombres n’indiquent plus les “hauteurs” des sons chantés), sur la témérité de son auteur, sur sa nouveauté iconoclaste ou, au contraire, sur le fait qu’il s’était inspiré de précédentes notations numériques. Même les conséquences de l’invention de Souhaitty sur la profession de maître de chant furent invoquées, le religieux répondant à ceux qui estimaient que “si le Chant devient aussi facile […], le mestier n’en vaudra plus rien12Ibid., p. 15.”. En général, il faut noter que Souhaitty s’en prend particulièrement à l’attitude trop timorée selon lui de ses contempteurs. Le religieux considère en effet que la routine “est le poison du Chant13Ibid., p. 15.” et envisage sereinement les conséquences radicales de son invention, comme par exemple la disparition des lutrins d’église14Ibid., p. 26-27.. Sur le fait même de proposer de nouveaux livres de chant, Souhaitty se défend en comparant son entreprise à celles de Mauristes qui, à la même époque, produisaient de nouvelles éditions des Pères de l’Église alors que de nombreuses autres existaient déjà15Ibid., p. 28-29..

Un autre de ses arguments de poids revient à affirmer que le système permettait de favoriser et uniformiser la pratique du plain-chant grâce à une large diffusion de bréviaires et missels portatifs notés. L’impact de tels supports pouvait même atteindre selon Souhaitty la disposition des chantres dans l’église lors des offices :

Que les Chœurs en seront plus nombreux, & non seulement plus nombreux, mais presque toûjours également remplis : puis que l’on n’aura plus besoin pour chanter quoy que ce soit, de quitter le lieu où l’on est, ny de s’approcher du Pupitre, où quatre personnes en empeschent ordinairement quarante de voir. D’où vient aussi que le pluspart ne s’y presentent pas ; ce qui met une inegalité fort desagreable dans le Chant, ou cause des dissonances & des cacophonies choquantes parmy les voix16Ibid., p. 24..

Pour compléter sa démonstration, Souhaitty met l’accent sur les bénéfices à attendre de son système auprès de la “jeunesse”17Ibid., p. 25.. Cette dimension lui importait suffisamment pour qu’il ait placé en exergue de l’Essai un fragment du commentaire de saint Augustin sur les psaumes à l’adresse des “juvenes cantus ecclesiastici studiosos“.

Un ancrage dans la pratique

En dépit de son caractère programmatique, l’Essai présente plusieurs similitudes avec les méthodes de plain-chant habituelles, à commencer par la transcription en notation numérique des différentes espèces de gamme (ut-ut, ré-ré, mi-mi…) et des “huit tons ou modes du Chant de l’Eglise18Ceux-ci sont précédés d’une transcription des douze modes de Zarlino, peu présents chez les théoriciens du plain-chant français au XVIIe siècle.”. En outre, l’Essai comprend des fragments d’offices ou de messe entièrement notés (“Specimen Cantus Ecclesiastici”) tendant à prouver la possibilité de produire des livres portatifs contenant l’intégralité du chant de l’Église (exemple 2 [a] et [b]). Le répertoire retenu par Souhaitty est courant (matines du dimanche, antiennes à la Vierge, messe du jour de Pâques, tons de psalmodie, prose des Morts) et délaisse par conséquent les ordinaires de messe récents de Dumont et de Nivers qui avaient trouvé place dans les Nouveaux elemens. Seule la “Messe solennelle qui se chante dans l’ordre de S. François” notée en fin de volume19Souhaitty, op. cit., p. 37-39. Cette messe fait aussi partie du répertoire de la Nouvelle methode pour apprendre le plein-chant destinée aux Récollets. s’avère atypique : si son Kyrie n’est rien d’autre que celui de la messe dite “de Angelis“, les autres sections de cet ordinaire ont été recomposées à partir des figures mélodiques de sa première pièce. Cette faible représentation de répertoires à usage ciblé résulte certainement de la volonté de Souhaitty d’intéresser des ecclésiastiques tant réguliers que séculiers à son système de notation, ce qui impliquait de ne pas introduire d’exemples trop particuliers ni trop récents.

[a]

[b]

ex. 2 – [a] J.-J. Souhaitty, Essai… (non paginé) – [b] Graduale romanum, Paris, Apud Joannem de La Caille, 1666 (p. 148)

D’autres aspects de l’Essai dénote la connaissance pratique du plain-chant dont Souhaitty disposait. Il prend ainsi le soin d’indiquer en tête de ses exemples les mentions cantu gravi “s’il faut chanter posément ou gravement”, cantu firmo “si l’on doit chanter quarrément ou pleinement” et cantu levi “si c’est rondement ou legerement20Ibid., p. 9.”.

Par ailleurs, Souhaitty expose une véritable méthode de chant dans l’Essai alors qu’il était resté silencieux à cet égard dans les Nouveaux elemens. Débutant avec le chant de l’octave ut-ut (exemple 3[a]), il préconise de continuer en travaillant les octaves suivantes (ré-ré, mi-mi…) à partir desquelles s’opère l’apprentissage des intervalles : ut-ut, ut-réut-miut-fa, etc. (exemple 3[b]). Sa méthode se poursuit tout aussi conventionnellement avec le chant de pièces notées en commençant par prononcer les nombres (à la place du nom des notes dans une méthode traditionnelle) auxquels sont substitués dans un second temps les mots.

[a]

[b]

SouhaittyEssai-intervallesex. 3 – [a] et [b] J.-J. Souhaitty, Essai… (non paginé)

Deux autres manières de s’initier au chant sont décrites par Souhaitty. La première consiste à chanter “plusieurs ensemble, partie desquels entonneront les Nombres pendant que les autres y appliqueront les paroles21Ibid., p. 3-4.”. En revanche, la dernière abandonne le recours aux nombres et relève d’une approche délibérément empirique, puisqu’elle revient à “[chanter] assiduëment en Chœur avec & comme les autres, (si cela vous est permis) & prestant attentivement l’oreille à toutes les voix, afin d’y bien conformer la vostre & de ne pas causer la moindre dissonance22Ibid., p. 4.”.

Cette méthode est complétée par la troisième partie de l’Essai délivrant des “avis pour bien pratiquer le chant de l’Eglise”. Même si le style brillant et prolixe de Souhaitty lui appartient, le fond du propos est ici relativement conventionnel : non sans verve, le religieux reprend à son compte les topiques de l’esthétique du juste milieu adoptée par la majorité des auteurs de méthodes faciles. À cela s’ajoutent des thématiques plus caractéristiques du XVIIe siècle comme la nécessité de raccourcir certains mélismes23Ibid., p. 37. et l’intégration aux offices de la musique figurée avec symphonie24Ibid., p. 39-40..

Conclusion

Le devenir de l’initiative de Souhaitty est incertain, même si sa trouvaille alimenta plus ou moins explicitement des inventions ultérieures25Cf. la conclusion de la notice sur les Nouveaux elemens. et fut évoquée à plusieurs reprises au XIXe siècle lors des débats sur le bien-fondé des notations numériques26Cf. par exemple Joseph Raimondi, Examen critique des notations musicales proposées depuis deux siècles, Paris, À la librairie encyclopédique de Roret, 1856.. Mais le meilleur résumé des enjeux et des risques d’une telle nouveauté est peut-être celui que Souhaitty rédigea lui-même dans une Épigramme pour et contre la nouvelle méthode du chant par chiffres27F-Pn Mss fr. 22953, f° 11 ; transcrit par F. Guilloux, op. cit., vol. II, p. 82. :

Avec sept Nombres & deux Points,
Régler Musique & Contrepoints,
& des Notes ôter l’usage ;
Rompre enfin aux Lutrins le coû :
Ah ! c’est être extrêmement foû,
Ou c’est être extrêmement sage.

 

(X. Bisaro, mars 2016)

 

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Sources et bibliographie

Sources

Bibliographie

Autour de ce sujet

Les commentaires sont clos.

    Notes   [ + ]

    1. Sur la personnalité de Souhaitty, cf. la notice consacrée à ses Nouveaux elemens (1677).
    2. Largement consacrés aux relations avec les réformés et à des questions regardant le temporel, les actes de cette assemblée ne contiennent aucune allusion à la proposition de Souhaitty. Cf. Louis-Joseph de Grignan (abbé), Procez verbal de l’Assemblée generale du clergé de France tenue… en 1680, Paris, Chez Frédéric Léonard, 1684. Il conviendrait par conséquent de poursuivre l’investigation en sondant le fonds de l’Agence générale du clergé (sous-série G8 des Archives nationales).
    3. F-Pn Mss fr. 22953, f° 9-10. Transcription chez Fabien Guilloux, Les Frères Mineurs et la Musique en France (1550-1700), thèse de doctorat, Université François-Rabelais, Tours, 2006, vol. II, p. 83.
    4. F. Guilloux, op. cit., vol. I, p. 165.
    5. Fabien Guilloux évoque la possibilité, pour ces artisans, de contourner le privilège détenu par les Ballard en matière d’édition musicale : la notation numérique de Souhaitty leur aurait ainsi permis de ne pas enfreindre ce monopole (F. Guilloux, op. cit., vol. I, p. 167). Cependant, les livres liturgiques ne tombaient pas sous le coup de l’exclusivité accordée aux Ballard. Par conséquent, ce ne sont que les applications musicales de la notation de Souhaitty qui auraient pu intéresser les libraires ayant soutenu son Essai.
    6. F-Pn Mss fr. 22953, f° 17. Transcription chez F. Guilloux, op. cit., vol. II, p. 84.
    7. François Bourgoing, Le David françois, ou Traité de la saincte psalmodie, Paris, Chez Sébastien Huré, 1641.
    8. Jean-Jacques Souhaitty, Essai du Chant de l’Eglise par la nouvelle methode des nombres, Paris, Chez Thomas Jolly & André Pralard, 1679, p. 4-6 et 18-20.
    9. Souhaitty se préserve en invoquant le fait que “comme une Esquisse dans la Peinture, n’est pas un Tableau achevé, de mesme un Essai dans quelque Art que ce soit, ne peut pas estre un Chef-d’œuvre.” ; Souhaitty, op. cit., “Les principes de l’intonation”, non paginé.
    10. Ibid., p. 7. Souhaitty consacre à la justification de cet inachèvement une page entière de sa réfutation des objections encourues par son système ; ibid., p. 30.
    11. Ibid., p. 12.
    12. Ibid., p. 15.
    13. Ibid., p. 15.
    14. Ibid., p. 26-27.
    15. Ibid., p. 28-29.
    16. Ibid., p. 24.
    17. Ibid., p. 25.
    18. Ceux-ci sont précédés d’une transcription des douze modes de Zarlino, peu présents chez les théoriciens du plain-chant français au XVIIe siècle.
    19. Souhaitty, op. cit., p. 37-39. Cette messe fait aussi partie du répertoire de la Nouvelle methode pour apprendre le plein-chant destinée aux Récollets.
    20. Ibid., p. 9.
    21. Ibid., p. 3-4.
    22. Ibid., p. 4.
    23. Ibid., p. 37.
    24. Ibid., p. 39-40.
    25. Cf. la conclusion de la notice sur les Nouveaux elemens.
    26. Cf. par exemple Joseph Raimondi, Examen critique des notations musicales proposées depuis deux siècles, Paris, À la librairie encyclopédique de Roret, 1856.
    27. F-Pn Mss fr. 22953, f° 11 ; transcrit par F. Guilloux, op. cit., vol. II, p. 82.
  • Pour citer cette page :
    Xavier Bisaro, Cantus Scholarum, <https://www.cantus-scholarum.univ-tours.fr/ressources/sources/methodes-faciles-de-plain-chant/souhaitty-essai/>, consulté le 18 novembre 2017.